Le Figaro titre à la une de son édition du samedi 16/09/2017 : « Les tribunaux débordés par l’afflux de clandestins », les pages 2 et 3 du quotidien sont entièrement consacrées à la question des « clandestins », avec, entre autres, un article spécifique sur les mineurs isolés. Bien entendu, dans le titre n’apparaît jamais « réfugié » ou « demandeur d’asile« , mais tous les mots clef anxiogènes figurent bien dans l’article à la une : débordés, clandestins, afflux, SDF, délinquance, gangs, Europe de l’Est, Afrique du Nord, le tout, bien entendu, sous le chapeau global de « Tribunaux ». A ce tableau dantesque, on juxtapose le cas des mineurs isolés. En matière d’amalgame, c’est un modèle du genre à enseigner en école de journalisme.
Photo : mrmondialisation.org
Les séances (rituelles) d’autocritique médiatique (partielle) n’ont pas manqué depuis les attentats de janvier et, plus encore, de novembre 2015. Il serait grand temps de vérifier que les leçons ont été pratiquement tirées, comme l’actualité en a malheureusement donné l’occasion le 17 août dernier, lors des attentats en Espagne. Mais le moins que l’on puisse dire, c’est que rien n’a changé, comme en témoigne le panorama qui suit, fondé sur des observations effectuées au cours des 24 heures suivant l’attentat de Barcelone.
Ce serait presque drôle si ce n’était … aussi déprimant. Et surtout aussi symptomatique d’un capitalisme sans vergogne qui investit le social comme il pourrait investir d’autres domaines, sans en mesurer les principes et valeurs.
Sachant d’une part que les médias peuvent influencer les préférences des électeurs, deux chercheurs de l’American Institute for Behavioral Research and Technology, Robert Epstein et Ronald E. Robertson, ont voulu savoir s’il était possible de jouer sur les perceptions qu’ont les gens des politiciens simplement en biaisant les résultats d’un moteur de recherche — ce que tous les moteurs de recherche internet offrent de faire à quiconque veut les payer. Pour le savoir, ils ont d’abord fait une expérience sur 102 participants de Californie, qui consistait à leur faire lire une biographie des deux aspirants premier ministre aux élections australiennes de 2010, puis à les laisser faire une recherche web à leur sujet — sur un moteur qui avait été conçu spécialement pour l’étude et qui permettait de manipuler les résultats de recherche web. Les pages référées, notons-le, étaient réelles. Un groupe a été exposé à des résultats biaisés en faveur d’un des deux (la 1re page du moteur de recherche proposait des sites très favorable, la seconde modérément favorable, la 3e était neutre, la quatrième était légèrement en faveur de son adversaire, et la 5e très en faveur), un second groupe obtenait des résultats biaisés en faveur de l’autre candidat, et un troisième groupe avait des résultats neutres.
Les images de Darius, jeune Rom lynché en 2014 en Seine-Saint-Denis, et laissé pour mort dans un chariot de supermarché, n’ont pas été diffusées par la presse française. La découverte de ces images sur les sites web des médias étrangers est un choc pour qui ignorait leur existence. Ce qu’on y voit est saisissant : un visage ensanglanté et boursouflé, un quasi-cadavre, dont on pourrait croire qu’il est celui d’une victime de guerre, alors que l’agression s’est produite à quelques kilomètres de Paris.
La banlieue et sa population suscite un intérêt non dissimulé de la part des médias, mais à chaque fois, les mêmes explications reviennent dans les divers reportages, contribuant à naturaliser les idées promues par l’extrême-droite. Souffre-t-elle du chômage, d’injustices sociales, de discriminations raciales ou bien encore de ségrégation scolaire ? Pas du tout si l’on en croit « Zone Interdite » diffusé sur M6 en avril. Soucieux de montrer la « vérité » au spectateur, le numéro intitulé « Quartiers sensibles : le vrai visage des nouveaux ghettos » du magazine d’information met en évidence les véritables problèmes des quartiers populaires : délinquance, immigration et Islam. Contribuant à ancrer dans l’opinion publique les représentations d’une banlieue sous tension en proie à la violence et au communautarisme, la chaîne n’hésite pas à véhiculer un ensemble de clichés (parents démissionnaires, adolescents en manque de repères, populations mal intégrées) en reprenant les thèmes favoris du Front national sur le malaise des banlieues : insécurité, zone de non droit, trafic de drogue et crimes en tous genre, jeunesse à la dérive, repli identitaire…
Pendant cette campagne électorale, une seule question semble avoir préoccupé les observateurs : savoir si oui ou non le FN serait consacré dans son statut de "premier parti de France".
Puisqu’il est beaucoup question de postures, voici une sacrée bataille de postures : celle du CSA contre les vendeurs d’info continue. Après les attentats de janvier, le CSA a distribué à la pelle mises en garde et mises en demeure. Les dérapages constatés sont multiples : diffusion d’informations sur le dispositif policier, sur les situations des otages à l’intérieur de l’Hyper Cacher, sur un complice présumé des Kouachi (informations fausses, dans ce cas particulier), d’images choquantes d’un policier abattu, etc.
Braquages en tout genre, règlements de compte sanglants, rixes de rue, enlèvements d’enfant, noyades ou incendies ... les faits divers s’étalent à la une des JT ou se glissent avant la météo des éditions du soir diffusées par TF1, F2, F3, Canal +, Arte et M6. Il y a cinq ans, Ina Stat 13 mettait en évidence leur progression constante. Aujourd’hui, le constat est le même : ils y occupent une place de plus en plus grande avec, en 2012, plus de 5 sujets en moyenne par jour.
L’immersion, ou journalisme embarqué (embedded), est devenue une technique idéale pour couvrir les faits divers et le récit quotidien de la délinquance, avec une touche de réalité que représente la proximité avec les forces de l’ordre. C’est la chaîne américaine Fox, propriété du néoconservateur Rupert Murdoch, qui a inauguré la formule en 1989 avec « COPS », show hybride entre téléréalité et reportages d’immersion, qui suit le travail quotidien des policiers, jusqu’aux interpellations musclées. Les émissions de reportages se sont lentement rapprochées de cette forme de couverture spectaculaire, d’abord en accompagnant les troupes d’intervention dans leurs entraînements pour ensuite les suivre sur le terrain, « en action ».
Dans un contexte où s’affirment avec toujours plus de force les extrêmes, pouvons-nous ignorer les effets de ces partis pris sur les représentations collectives ? Ne faut-il pas s’interroger sur les difficultés à se faire entendre pour les habitants d’un quartier attachés à renvoyer une image plurielle de leur identité, et qui ont situé au cœur de leur démarche la notion - non reconnue juridiquement - de « diffamation territoriale » ? Encore moins qu’hier, les chaînes publiques, et plus largement les pouvoirs publics, ne peuvent ni ne doivent s’exonérer de leurs responsabilités dans la lutte contre les discriminations au risque d’accélérer, par le pouvoir létal de l’image, la mort sociale des quartiers.
Le Point du 28 mai a publié un article exposant comment le nouveau directeur de cabinet de Marine Le Pen, Philippe Martel, s’attribuait le mérite d’une nouvelle stratégie: « écraser » et « attaquer à mort » les « connards de journalistes institutionnels », grâce à un fichage de leurs opinions, études, adresses, etc. Il a, ensuite, démenti le fichage mais non les injures –et sans poursuivre le journal, alors que l’on sait le parti procédurier.
France Télévisions est poursuivi en diffamation par les habitants d'une banlieue pauvre grenobloise à cause de la diffusion d'un reportage dans « Envoyé Spécial » intitulé « La Villeneuve : le rêve brisé » (09/2013) qui avait une énième fois repris tous les stéréotypes du « ayez peur de ces sauvages, braves gens ». Cette démarche contre les médias, non calculée et non préméditée (les habitants ont déposé plainte après que la direction du groupe FTV n'ait pas daigné répondre à leurs demandes d'éclaircissement et financent eux-mêmes par souscription leurs frais de justice), compte dans sa capacité à remettre en cause le traitement médiatique réservé à certaines catégories de la population. Elle est initiée par des citoyens ne supportant plus les amalgames, le sacrifice de toute analyse sérieuse sur l'autel de l'audimat, l'orientation idéologique parfois criante de certains journalistes qui semblent à la solde des idéologies sécuritaires néo-conservatrices. En effet, les "journalistes" n'ont rien "découvert sur le terrain". En réalité, tout était écrit d'avance dans le document de précommande signé entre Envoyé Spécial et le producteur en 2012. Pas encore tourné, le reportage s'intitulait déjà : « Villeneuve, du rêve à l'enfer »…
Les cadres supérieurs représentent 57 % des personnes qui prennent la parole dans les programmes de la télévision française, alors qu’ils constituent 7 % de la population totale, selon le « Baromètre de la diversité à la télévision pour l’année 2013 », publié par le CSA. Les ouvriers, qui constitueraient 9 % de la population totale, ne représentent que 2 % des personnes entendues à la télévision. Celles sans activité professionnelle (enfants, étudiants, femmes ou hommes au foyer, chômeurs) qui représentent 38 % de la population ne sont que 10 % à intervenir à la télévision. Enfin, les retraités forment 20 % de la population, mais 3 % seulement des personnages de la télévision.
En 2005, TF1 rachète au groupe Pathé, TMC, chaîne diffusée gratuitement sur la TNT, pour s’en servir comme pompe à publicité sur le réseau numérique terrestre. Bien que la chaîne se veuille généraliste, l’information est le parent pauvre de sa grille de programmes qui propose surtout beaucoup de séries (policières, de préférence) et beaucoup de divertissement (bas de gamme, autant que possible). Et bien que la chaîne propose plusieurs « magazines », seule « 90’ Enquêtes » s’appuie sur un travail journalistique.