L’expression interne de la violence

Dans son groupe d’amis bien connus des services de polices, stigmatisées comme « jeunes à problèmes squattant un hall d’immeuble », Franck se démarquait de par son apparence vestimentaire et son attitude très soignée. Ses dispositions discursives contrastaient avec la figure du jeune du quartier « à capuches, racaillisées ». Pourtant, il était déscolarisé depuis le collège, en quatrième, sans réel perspective, ni désir professionnel, il était décrit par les travailleurs sociaux comme un jeune homme oisif, « traficotant » sur le quartier.
Cependant, il y a six mois, Franck adhérait à un « projet de service civique » avec notre service et en partenariat avec le centre social du quartier. Au fur et à mesure de son engagement, il indiqua que cette implication lui « permettait de se lever le matin et d’être occupé ». Il se retrouvait valorisé notamment en transmettant ses connaissances de « mécanicien vélo » à des jeunes du quartier. Au-delà des menus travaux, il ne souhaitait pas reprendre une formation, il nous indiquait : « A quoi, bon… », il se « débrouillait ».

Un contexte local intériorisé

Franck fut hospitalisé en service de réanimation le soir de sa tentative de suicide. Durant trois journées successives, les jeunes du quartier se relayèrent à son chevet sans discontinuité (plus de 20). Certains le connaissaient bien, d’autres peu. Cependant ils témoignèrent d’une solidarité sans faille, en s’organisant pour effectuer des navettes entre les deux villes (distantes de 40 kilomètres du quartier). Certains jeunes se mirent en arrêt de travail, d’autres s’organisaient pour être présents malgré parfois leurs bracelets électroniques. D’autres jeunes achetaient des victuailles pour l’ensemble du groupe, recueillaient de l’argent pour la famille de Franck. A la vue du corps de leur ami alité, certains caïds du quartier s’effondraient, les apparences de façades se résorbaient. Les jeunes du quartier débattaient du droit à l’euthanasie, des soins palliatifs, du Ramadan avec les médecins, éducateurs…

Au-delà de l’acte individuel de Franck, cet événement semblait témoigner d’une réalité sous-jacente beaucoup plus globale. Le suicide de Franck révélait les malaises latents du quartier : le contexte de désouvrièrisation de la cité, le taux de chômage de plus de 40 % chez les jeunes de moins de 25 ans, la déscolarisation de ces jeunes pour la plupart dès le collège, l’absence de perspectives professionnelles et individuelles, les contrôles policiers récurrents, la fermeture des administrations locales (école de gendarmerie, tribunal des prud’hommes). A l’hôpital, les jeunes expliquaient l’acte de Franck en évoquant une rupture sentimentale, mais plusieurs d’entre eux indiquèrent notamment : « il n’y a pas que ça, c’est un tout, le quartier…Il ne disaient rien ! On garde tout pour nous ! Il faut parler ! ».

Le manque de support d’expression

En écho à la misère économique et sociale de ce quartier, de manière sporadique des actes de délinquance (« violences urbaines » pour la police) sont commis. Le reste du temps, les conflits et la rage accumulés demeurent larvés, vécus de manière individuelle. Les supports d’expression deviennent de plus en plus rares pour ces jeunes dont les violences les plus insidieuses sont vécues au quotidien de manière intime. Comme l’expliquait un père de famille anglais suite aux émeutes urbaines : « Tout ce qu’ils demandent, c’est que quelqu’un les écoute. Pas qu’on leur dise ‘fais-ci, fais cela’. Ce rôle, les parents doivent tenir. » (Libération). Franck avait l’apparence d’un jeune homme sûr de lui-même, peu expressif sur sa vie personnelle, cependant ses yeux s’illuminaient lorsque j’évoquais ses capacités en souriant avec lui « ta présentation, ton attitude, ton langage, tu serais un sacré vendeur chez Mercedes ! Tu as les codes ! ».
Franck aurait pu être un jeune impliqué dans des violences urbaines comme celles de Londres dernièrement. Mais Franck vivait sa peur en l’avenir comme de nombreux jeunes en situation de « marginalité avancée » : de manière intime. Franck est décédé l’après-midi du 11 août 2011. Pourtant la vie quotidienne a repris dans le quartier. Un plan social massif vient d’être décidé dans l’une des principales usines de sous-traitance automobile du secteur (baisse des salaires de 23 %), deux voitures « rodéo » furent incendiées dans le quartier la semaine dernière. Le malaise latent plane irrémédiablement.
Le suicide est un « fait social » (Durkheim), il peut être au moins en partie expliqué par des éléments contextuels de la vie des personnes. Il est donc nécessaire de s’intéresser à toutes les formes de micro-pouvoirs et à toutes les situations institutionnelles et administratives qui exercent une violence intime sur des jeunes en situation de marginalité.

Illustration : borix1 - flickr - licence cc