Une épreuve dans le parcours de la Personne

Si d’aucun considérait que la réussite d’une sortie était fondé sur la seule motivation ou volonté de la personne, ce raccourci sémantique serait à la fois une erreur et de très loin une imposture au regard de la réalité des professionnels en charge de ces accompagnements. « Une sortie » c’est « un moyen d’échapper à une situation Embarrassante » (1). La sortie serait alors en soi aussi une forme d’évasion. Evasion d’un lieu d’enfermement, mais probablement plus surement une possible fuite en avant, une évasion de soi même dont les raisons qui auront amenées une personne en prison n’ont pas été identifiées, digérées, surmontées et encore moins comprises ! Le soin de manière générale et en particulier en addictologie, s’inscrit dans cette dynamique complexe du sujet dont l’histoire, les ruptures, les blessures et les manques, le confrontent à l’insupportable et l’amènent, afin d’éviter le chaos de la déprime ou de la folie, à développer des stratégies de survie où la recherche d’un « mieux être » contourne la confrontation à soi même ; où trouver coûte que coûte une raison d’exister, l’amène à commettre des actes dont les conséquences nous interrogent dans notre capacité collective à élaborer des réponses satisfaisantes tant pour la communauté que pour le sujet lui-même. « Les addictions ont a voir avec l’idée que nous nous faisons du bonheur et nos façons d’essayer de le trouver » (2). Alors qu’en est il des enjeux de l’après sortie du milieu carcéral et ne sont ils pas à l’image d’une question sous-jacente : la prison est-elle une finalité ou un commencement ?

Construire une offre consentie

Nous constatons que les attendus sont forts de part et d’autre. La société attend des résultats et recherche du concret, du pratique, des solutions mais se confronte malgré tout à une réalité complexe qui la renvoie à son utopie. Le sujet addicte lui à l’inverse part d’un attendu idéalisé ou fortement suscité par l’entourage et se confronte durement à sa réalité ! L’offre de soin se construit donc dans ce contexte où d’une certaine manière la confrontation au concret renvoie le professionnel à un idéal à atteindre et l’abstrait de la réalité des patients à un concret à réaliser. Cette situation nous amène indubitablement à appréhender la problématique avec philosophie et à nous intéresser au sens à donner à la démarche. A fortiori lorsque que la « commande sociale » est très loin de ce que pourra réellement mobiliser le sujet. La prison est un lieu non choisi où le sujet subit en quelque sorte son destin plus qu’il ne l’assume. L’enjeu consistera donc à permettre au sujet de s’approprier sa démarche au delà de la contrainte sociale. Ceci nous impose quelques éléments fondamentaux dans l’approche. En premier lieu, une conception ouverte du sujet, acteur de sa démarche et de ses choix de vie, une conception où notre désir ne se substitue pas à son désir. Cette approche est d’autant plus utile et centrale que la prison ne pouvant être une finalité, l’individu est d’une certaine manière condamné à gérer sa liberté, à donner du sens à sa vie, a trouver le minimum d’équilibre lui permettant d’avoir sa place parmi nous. En second lieu un positionnement par une approche globale. Celle-ci autorise une appréhension du sujet dans sa globalité (analyse de trajectoire de vie, situation sociale, scolaire, affective, somatique, etc.). Elle permet une vision éclairée de la problématique et donne de la cohérence dans l’accompagnement. Troisième élément, le traitement de la situation invite à une posture par la mise en œuvre d’une prise en charge « transdisciplinaire » socio-éducative, psychologique psychiatrique, somatique. La croisée des approches et des regards constituera le socle de la proposition thérapeutique. Mais le processus ne s’arrête pas là, car le patient étaye et valide cette proposition dans ce que nous qualifions d’alliance thérapeutique (3). Ce quatrième élément de l’approche positionne l’accompagnement thérapeutique dans une dynamique de co-construction s’appuyant sur l’expérience de vie du patient. Cette dite « approche expérientielle » vise à donner de l’importance « au sens et à la satisfaction que l’usager trouve ou pas dans cette expérience, à sa capacité d’élaboration de son expérience, à ses ressources pour changer et à ses limites » (4).

Il s’agit donc bien dans l’après sortie du milieu carcéral de construire une « offre consentie » où la place que nous donnerons au sujet, l’approche globale que nous développerons, la transdisciplinarité que nous exercerons et l’alliance thérapeutique que nous proposerons, permettront au sujet de s’inscrire, autant que faire se peut, pleinement dans sa démarche, de se construire, de faire la part des choses entre désir explicite et désir latent et d’engager la résolution de ses multiples problèmes administratifs, sociaux, psychologiques somatiques, etc.

L’offre de soins et la personne à l’épreuve de la réalité

Pour autant « la prison c’est comme un long sommeil dont on voudrait sortir. Un coma capricieux fait de noir, d’éclaircies. La prison c’est le vide, le néant, l’amnésie. C’est la nuit qui se traine et ne veut pas finir » (5). La prison c’est la matrice régressive où les murs tiennent et contiennent les personnes. Cet aparté de (la « vraie vie » !), où penser sa liberté peut s’avérer douloureux, positionne virtuellement l’extérieur. Un décalage s’installe alors et peut engendrer dans l’accompagnement au moment de la sortie, un écart chez la personne entre ses actes et sa pensée. Ainsi un engagement authentique à une préparation de sortie ne résiste pas parfois à l’exercice de la liberté. Il ne s’agit pas là de dénoncer une prétendue incurie des détenus à s’insérer, mais plus explicitement d’objectiver l’inadaptation de l’institution prison (et non des gens qui y travaillent) à la préparation à la sortie. Le travail partenarial pourrait en être l’une des illustrations. Cet aspect essentiel qui contribue à la réussite d’un parcours intervient tant dans la mise en place de l’orientation, de la continuité des soins et traitements, que dans la préparation à la sortie. Tous, à notre échelle contribuons à cet important travail que l’on soit de l’intérieur (spip, pjj, personnel de maison d’arrêt, service médicaux,…) comme de l’extérieur (acteurs médicaux, sociaux, bénévoles,….). Pour autant les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre ne serait ce qu’en terme d’accessibilité, de souplesse de fonctionnement, d’ouverture sur l’extérieur, nous interrogent sur le rôle que la société attend d’une prison. Car si d’aucun considère que son rôle va au de là de punir, n’est il pas nécessaire d’ambitionner autre chose ? Cette réalité pose question et pour paraphraser Castel (6), nous pourrions observer que la stigmatisation du toxicomane, de l’alcoolodépendant et à fortiori du détenus apparaît comme un compromis entre la nécessité de faire face aux turbulences sociales et l’impossibilité de les traiter en profondeur, puisqu’un tel traitement exigerait une transformation complète des rapports de travail. A défaut la répression permet de faire face aux troubles occasionnés par la frange la plus désaffiliée de la « populace ».

Perspectives ? :

Il existe pourtant bien des marges de progrès. Outre de penser la prison comme l’occasion unique pour les détenus de redémarrer leur vie sur des bases consolidées, mais peut être serait il temps alors de donner un autre nom à cette institution. D’aménager des espaces intermédiaires facilitant et fluidifiant le travail avec les professionnels extérieurs. D’amplifier la perméabilité intra-extra muros de l’ensemble des services qui œuvrent à la réinsertion et au bien être des personnes pour assurer une coordination active et permanente. De se donner les moyens matériels d’accompagner ces publics à la hauteur des besoins. D’amorcer une réflexion nationale sur la finalité de l’enfermement et la nécessité d’ouvrir cette réflexion au-delà de la seule logique judiciaire et répressive. Et enfin et surtout, de contribuer à réhabiliter les détenus de la vindicte populaire qui en font un peuple définitivement exclu au nom du « prix à payé ». Un détenu c’est d’abord un être humain (7), l’individu ne peut pas avoir indéfiniment raison contre l’humanité (8) car dans l’absolu y a-t-il vraiment une différence entre le destin d’un seul homme et celui de l’humanité ? (9)

Denis JOUTEAU
Directeur de l'équipe de prévention spécialisée de l'association Ressources Prévention.
Délégué régional Ile-de-France de la Fédération Addiction.

Références

1– Larousse Poche 2012
2–Les conduites addictives- comprendre prévenir soigner – Alain Morel / Jean Pierre Couteron - Dunod, 2008
3- Adolescence et psychopathologie – Marcelli / Braconnier, Ed. Masson
4- L’aide mémoire d’addictologie - A. Morel / JP Couteron / P. Fouillant –Ed. Dunod, 2010, p.263
5- Paroles de détenus – Annie P 39 – librio – Radio France, 2000
6- La montée des incertitudes – Robert Castel, Seuil, 2009, p.349
7- Robert Badinter, déclaration publique, 26 avril 2012
8- Jules Romain - les hommes de bonne volonté
9- Jacques Sternberg – La sortie est au fond de l’espace, Ed Denoel, 1956


Illustration : europe1.fr