Dans leur ouvrage (La putain et le sociologue, La Musardine, 2014), le sociologue Daniel Welzer-Lang et la travailleuse du sexe Albertine déplorent que l’évocation de la prostitution, souvent pensée au féminin, conduise le plus souvent à focaliser sur ses formes les plus sordides : des filles sans papiers, précarisées, travaillant à l’abattage, violées et violentées et tenues sous le joug d’entreprises interlopes ou de réseaux mafieux qui exploitent le commerce des corps. L’écrivaine Virginie Despentes s’étonnait déjà que les prostituées forment l’unique prolétariat dont la condition émeuve autant, alors que bien d’autres emplois féminins faiblement rémunérés et fortement précarisés laissent de marbre. Le travail du sexe n’est pas en soi un nouvel espace révolutionnaire, prévient Welzer-Lang et il ne renverse en rien l’ordre du genre. Mais pourquoi devrait-il être exclusivement pensé comme une violence subie par celles ou ceux qui le pratiquent et non comme un droit ou plus simplement comme l’exercice d’une profession ? En d’autres termes, si des prostitué(e)s pâtissent de conditions de travail proches de l’esclavage, cela ne signifie pas que la prostitution soit en elle-même une forme d’esclavage. Et la ghettoïsation dont pâtissent ces travailleurs ne peut-elle aussi se comprendre comme un enfermement imposé à une communauté et à une identité choisie et construite de l’intérieur ?

A rebours du moralisme qui menace dès lors que l’on aborde la sexualité et l’argent et du mouvement croissant de pénalisation – qu’il touche les prostitué(e)s ou leurs clients - La putain et le sociologue ouvre des perspectives réflexives. Qu’appelle-t-on commerce du sexe, s’interrogent les auteurs, où commence-t-il et quelles en sont les formes ? Ils rappellent d’abord à juste titre que de nombreux services, produits et prestations intègrent dans leur prix une promesse de sexe. Faut-il dès lors interdire les discothèques, notamment celles qui pratiquent les entrées gratuites pour les jeunes filles ou pour les femmes, tandis que leurs congénères masculins doivent payer ? Interdire les clubs libertins, voire même certaines publicités qui mettent en scène moult services sexuels ? Ce, à l’heure d’une montée en puissance largement marchandisée du porno chic et de l’expansion de la littérature érotique féminine à grand succès.

Et comment comparer, poursuivent-ils, les formes en réalité multiples et diverses du service marchand sexuel ? Le témoignage d’Albertine sur son métier bouscule bien des représentations. La jeune femme est une pute de luxe qui travaille principalement sur la côte d’Azur ou dans certaines stations touristiques huppées. Elle aime son métier, elle aime donner du plaisir et en prendre et elle aime l’argent. Elle travaille seule (sans souteneur, sans agence, sans réseau) et pratique des tarifs (3 000 euros la nuit) que seuls des clients fortunés peuvent se permettre. Rien à voir de ce point de vue avec les prolétaires du sexe qui vendent leur corps dans la rue ou les nouvelles escorts qui louent leurs services par Internet à très bas prix.
Le travail d’Albertine est décrit et pensé comme une forme des multiples prestations sexuelles existantes, héritées de la libération des mœurs, du droit de choisir sa sexualité et de la revendication du brouillage des frontières entre les genres (le mouvement queer). Il est aussi présenté comme le produit de l’évolution des formes du lien, notamment facilitée par les outils de communication (du Minitel à Internet) lesquels, selon les auteurs, permettent à des personnes de se prostituer à leur guise, en fixant elles-mêmes leurs tarifs et leurs produits : formes inédites d’un petit artisanat ou de la micro-entreprise de la rencontre tarifée.

D’ailleurs, s’interrogent encore les auteurs, la prestation sexuelle est-elle l’unique objectif visé ? Dans sa minutieuse description de sa pratique, Albertine décrit bien autre chose que le sexe… ou alors le sexe est vaste. Disponible, à l’écoute, dotée d’une panoplie de savoir-faire et de techniques, son approche n’est pas très éloignée des pratiques du care. Elle accompagne, aide, rassure et soigne des clients au corps fatigué, parfois frappés par la solitude, certains par la vieillesse et très souvent en quête de sens – comme bien des prostituées en ont souvent témoigné depuis Amélie Elie (Casque d’Or) jusqu’à Nelly Arcan, pour ne songer qu’à quelques noms célèbres. Enfin, s’interroge non sans malice Welzer-Lang, le contrat sexuel proposé par Albertine est-il si différent de celui qui anime de manière invisible toute rencontre érotique ou sexuelle non tarifée ? Dès lors, préconise-t-il, cessons de stigmatiser et surtout de nous laisser fasciner par ce métier pas aussi singulier qu’on le croit, ajoute Albertine, qui travaille avec et par son sexe comme les footballeurs travaillent avec leurs jambes ou les cuisiniers avec leurs mains. Déconstruisons-en plutôt les modalités pour examiner ce qu’il nous apprend sur nos propres rencontres amoureuses. Et gardons en mémoire que ce qui peut faire scandale dans la prostitution, c’est peut-être moins la nature du travail que les conditions dans lesquelles il peut s’exercer.

Photo : ladepeche.fr