Il est maintenant connu que le viol est demeuré quasi invisible dans notre pays avant les années 1970 – même s’il était sévèrement réprouvé par les textes de loi, mais en pratique très peu jugé et les rares auteurs conduits devant la justice très peu ou faiblement condamnés. La situation va changer lorsque, dans les années 1970, des féministes vont s’emparer de cette question et mener le combat sur un plan à la fois théorique, politique et pratique. Elles vont doublement récuser les explications psychologisantes du viol, qui attribuent les comportements violents à des facteurs individuels tout autant que les explications culturelles qui réduisent ces actes à la culture de groupes minoritaires, au profit d’une approche politique, le viol devant se lire comme une forme de contrôle social structurant et maintenant les rapports inégaux de genre. Dans cette optique, les violences sexuelles représenteraient la forme la plus extrême et la plus grave d’un continuum de violences portées contre les femmes, c’est-à-dire comme un outil de domination et non comme une loi de la nature ou la traduction d’une misère sexuelle.

Ce faisant, les féministes de cette époque vont mettre en lumière un aspect depuis lors validé par la recherche – même s’il demeure encore controversé de nos jours : les viols sévissent dans tous les milieux sociaux et les auteurs sont des hommes ordinaires : des hommes moyens, normaux, bons Français, bons pères, bons époux et bons travailleurs, comme le dira l’avocate Gisèle Halimi. En clair, le violeur peut être un PDG ou un prêtre, mais également un militant révolutionnaire ou un ouvrier. Les réactions seront très vives, aussi bien à la droite de l’échiquier politique où l’on considère à cette époque le viol comme un « problème affreux » mais cantonné aux représentants des classes les moins instruites ou à des personnes malades. Mais également à gauche, où certains militants argueront que ce type de propos pourrait nuire à la lutte principale (lutte des classes, combat pour les travailleurs immigrés ou émancipation de l’humanité) et que si violeurs il y a dans les classes populaires, leur comportement doit se lire comme le produit des injustices de la société capitaliste…

Mais c’est surtout à propos de la judiciarisation et de la criminalisation du viol que les débats seront les plus vifs à gauche et à l’extrême-gauche. La stratégie du recours aux tribunaux sera très âprement discutée parmi les militant(e)s et dans la presse (Libération) et lorsque certaines féministes réclameront les assises pour les violeurs, cela provoquera un tollé dans les mouvances gauchistes qui reprocheront aux féministes de faire le jeu de la justice bourgeoise, de participer au système sécuritaire de la répression et, ce faisant, d’accentuer l’oppression des classes populaires. Au sein du mouvement féministe lui-même – fourmillant en réalité de multiples tendances –, les avis seront partagés sur l’opportunité de la criminalisation du viol et sur les vertus de la prison pour faire évoluer les mentalités et bousculer les rapports de genre.

L’activisme des tenantes de la criminalisation du viol – que le viol soit effectivement reconnu et jugé comme un crime – finira toutefois par l’emporter. Peu à peu – à l’occasion du célèbre et très mouvementé procès d’Aix-en-Provence notamment – les voix alternatives à la judiciarisation (et à l’incarcération des agresseurs) finiront par s’éteindre et les organisations ouvrières comme les partis de gauche se rangeront du côté des tenant(e)s de la répression. Aujourd’hui – même si les plaintes demeurent encore peu nombreuses au regard du nombre de viols effectivement commis et si la correctionnalisation demeure une pratique courante –, que le viol soit bel et bien un crime et qu’il doive être jugé comme tel n’est plus guère discuté par quiconque – sauf rares exceptions.