POUR UNE PLUS GRANDE PROXIMITÉ DES INTERVENANTS

Depuis plusieurs années, des assistantes sociales (6), des psychologues (7) et des bénévoles œuvrant pour des associations d'aide aux victimes (8) sont présent dans certains commissariats de police. Leur intrusion dans une institution jusque là très fermée n'a pas toujours été vu d'un très bon œil. Leur présence suscitait de nombreuses interrogations, au mieux de l'indifférence, au pire de la défiance. Mais ils ont su se faire accepter et leur présence dans les couloirs est maintenant devenue normale. Ils ont fini par s'imposer comme des relais efficaces auprès des personnels de police, sans gêner leurs enquêtes ou empiéter sur leurs prérogatives. Il n'est pas rare de voir aujourd'hui des policiers discuter de tout et de rien avec une assistante sociale ou une psychologue, au détour d'un couloir, autour d'un café ou attablés à la cantine. Une barrière psychologique est tombée et ces professionnels dont les policier se méfient habituellement, font maintenant parti de leur quotidien. Qui l'aurait cru il y a encore 10 ans ?!

En matière de sécurité publique, un certain nombre d'experts estime que la présence renforcée de membres des forces de l'ordre sur le terrain par mesure de prévention permet d'empêcher un certain nombre de passages à l'acte des délinquants et criminels. Non seulement parce que le fait d'être présent constamment auprès des jeunes facilite l'identification des auteurs et donc, participe à la prévention mais aussi parce que le dialogue est plus facile avec un interlocuteur connu et reconnu qu'avec un fonctionnaire de passage en intervention. Et s'il en allait de même pour la prévention des risques psychosociaux et notamment des suicides dans la police ? La présence des psychologues de soutien opérationnel ne devrait-elle pas être systématique dans tous les services afin de prévenir le plus tôt possible les risques de passage à l'acte ? Et quand je dis « dans les services », ce n'est pas au fond d'un couloir, au dernier étage, au 6e sous-sol ou seulement par le biais d'affiches invitant à joindre une permanence à Paris en cas de problème !

Les psychologues de soutien opérationnel devraient être implantés au cœurs des services, présent physiquement dans les couloirs, pour pouvoir saluer quotidiennement les personnels, les connaître par leur nom, avoir un bureau accessible dans lequel on sait qu'on peut entrer pour parler cinq minutes ou deux heures. Leur implantation dans les écoles de police ou dans les préfectures, leur éloignement des services actifs, du centre névralgique de la police, a été décidé jadis avec l'intention de soustraire les personnels consultants au regard suspicieux de leurs collègues mais cela n'encourage pas à entreprendre une démarche quand on est en difficulté. Cela oblige la hiérarchie ou les collègues inquiets à faire un signalement par téléphone, ce qui est impersonnel, ce qui questionne profondément celui qui envisage de le faire, culpabilise celui qui le fait et rend éminemment suspect celui qui en fait l'objet... L'éloignement de la psychologue, la rareté de ses apparitions dans les services (9), l'exception de ses interventions, contribuent à creuser le fossé avec les policiers de terrain. Alors que c'est une personne dont tous les personnels actifs devraient rechercher la présence, voire le soutien, la plupart les fuit ! Parce que, être vu en sa compagnie peut laisser à penser qu'on a des problèmes et qu'un policier de terrain qui a des problèmes psy ne sera plus perçu comme un élément sur qui on peut compter en cas de coup dur...

policier_arme_depot.jpgLa présence permanente, l'accessibilité, la connaissance et la reconnaissance de cette personne, élément essentiel dans la détection des personnels à risques, doit aider à une prise de contact rapide par les fonctionnaires en difficulté. Parce que le passage à l'acte peut arriver subitement, même quand tout semble aller bien, parce qu'il s'agit d'un instant fugace mais puissant, que seule une attitude volontaire et déterminée du fonctionnaire pourtant fragile peut enrayer le processus, à condition d'être certain de pouvoir compter sur quelqu'un de disponible, d'accessible, d'avoir une personne de confiance à laquelle se rattacher. Car la détention d'une arme à feu rend la réalisation de l'acte d'une facilité déconcertante pour un policier (10). Et toutes les cellules de veille, tous les comités de réflexion, toutes les actions de prévention ne serviront à rien si en amont il n'y a pas une certaine proximité avec les agents. Cette personne pourrait être la psychologue de soutien opérationnel, mais pas seulement. Son action pourrait être utilement relayée par des personnels actifs qualifiés de « personnes ressources » ou « personnes référentes ». Formées aux bases de la psychologie et au soutien opérationnel par des professionnels (11), elles seraient identifiés dans les services et leurs connaissance des fonctionnaires et des contraintes du métier, des spécificités locales et du mode de fonctionnement de la hiérarchie, leur permettrait de détecter et de venir en aide aux policiers les plus fragiles. Il s'agirait d'être en mesure de repérer un fonctionnaire qui traverse une période personnelle ou professionnelle difficile, d'apporter une présence, une écoute, une assistance immédiate mais ponctuelle, autour d'un café. Par la suite, si nécessaire, un suivi à plus long terme pourra être envisagé mais qui restera du ressort des psychologues de soutien opérationnel qui auront été prévenu par ces personnes relais, si le demandeur ne s'y oppose pas.

Si le réflexe n'est pas de faire appel à un psychologue de soutien, la délivrance doit venir d'un collègue, d'une personne référente présente au bon moment et qui, en connaissant son interlocuteur, le contexte familial et professionnel dans lequel il évolue, saura donner le bon conseil au bon moment, sans que le policier ne craigne d'être jugé, ne se sente dévalorisé ou mis à l'écart parce qu'il traverse une période difficile. C'est probablement un frein puissant au développement de la politique de prévention des suicides efficace dans la police actuellement : faire entièrement confiance aux professionnels de santé ! Ils sont évidemment les plus compétents mais ils suscitent tellement d'appréhension que la plupart des fonctionnaires en service feront tout pour les éviter... D'où la nécessité de trouver des « médiateurs » présents dans les services, formés au soutien et à la psychologie, à la fois proches des personnels mais aussi en relation constante avec les professionnels de santé de l'administration et les assistantes sociales. Parce qu'il n'est pas rare que les policiers aient des vies chaotiques, avec les horaires décalés, les jours fériés travaillés, les heures supplémentaires inopinées, la pression hiérarchique, le stress en intervention, etc. Les relations humaines deviennent vite compliquées et la vie de couple et / ou de famille en pâti forcément avec des disputes, des séparations, des divorces, des conflits et leur lot de conséquences morales et financières...

IL EST TEMPS D'AGIR CONCRÈTEMENT

Il n'y a rien d'inéluctable. Dans les années 80 et 90, les policiers qui tombaient victimes du devoir étaient nombreux, une trentaine par an en moyenne. Une politique de prévention des risques par la mise en place de formations continues de gestes techniques et professionnels en intervention, la mise en œuvre de moyens de protection adéquat comme les gilets pare-balle individuels, les casques pare-balle, les boucliers balistiques, etc, ont permis de réduire leur nombre à moins d'une dizaine par an ces dernières années. Évidemment, les progrès de la médecine d'urgence dans la prise en charge des policiers grièvement blessés a joué un rôle non négligeable. Mais c'est d'abord le fruit d'une véritable prise de conscience des décideurs de la sécurité intérieure, d'une intense réflexion de la direction générale de la police nationale soutenue par une volonté politique d'enrayer durablement le nombre de victimes en service avec la mise en œuvre de moyens financiers, matériel et humain conséquents.

Il faut maintenant que les pouvoirs publiques se penchent sérieusement sur le problème des suicides dans la police et pas seulement à la faveur d'une série macabre... Une véritable politique de prévention à long terme, avec, pour commencer, des entretiens individuels et collectifs, obligatoires et réguliers, comme il y en a déjà eu (12) et qui ont porté leurs fruits. Ces entretiens durant lesquels les personnels s'expriment librement, en dehors de la présence d'une hiérarchie, sont un exutoire et doivent participer à la proximité de la psychologue qui finira par être un personnel comme un autre vers lequel on n'hésitera pas à se tourner en cas de difficulté.

police_depression.jpgNotre société individualiste ne facilite pas vraiment les contacts et notre métier est en plus un facteur d'isolement du fait d'une vision très particulière de la société qui est propre au policier. Régulièrement confronté à la misère sociale, à la violence gratuite, à la mort, le fonctionnaire, s'il veut échapper au stress permanent, se forge une carapace. Souvent contesté lors de ses interventions, de plus en plus souvent insulté voire violenté (13), le fonctionnaire fini par ne plus faire état de sa qualité en dehors de sa famille ou de ses amis proches, s'interdisant ainsi d'avoir une vie sociale épanouie qui contribuerait à son équilibre mental et psychologique... Les policiers doivent se sentir aidés, soutenus, protégés en permanence. Et pas seulement en cas de coup dur. Sinon ils se sentiront abandonnés et en désespoir de cause, ils envisageront le suicide, non plus comme un acte extrême hors de leur portée mais comme une véritable délivrance, seule issue possible l'espace d'un instant fatal ! En septembre dernier, la décision de la Direction Départementale de la Sécurité Publique du Val-d'Oise d'obliger tous les fonctionnaires de police à déposer leur arme à la fin de leur service après le suicide coup sur coup de deux collègues, prouve bien que les autorités hiérarchiques sont dépassées (14). Cette décision vivement critiquée par les syndicats, vécu comme infantilisante et stigmatisante par les personnels, avait au moins le mérite de donner bonne conscience à une administration désemparée par ces disparitions subites... Mais cela ne suffit pas. Il est urgent d'agir concrètement.

L'approche de la prévention du suicide dans la police doit être globale pour être réellement efficace. Les pôles de vigilance (15) sont une première étape mais il faut aller plus loin et assurer une présence constante et effective des psychologues de soutien opérationnel dans les services actifs par une multiplication de leur nombre. Leur action devra être relayée par des personnels référents, volontaires et motivés (16), qui continueront à travailler où ils exercent habituellement après avoir été formés à la détection des personnels à risques et à leur prise en charge rapide avant de passer la main aux professionnels de santé. Ces mesures auront un coût certain qui pourrait paraître rédhibitoire en période de restrictions budgétaires. Mais on ne raisonne pas ici en terme de rentabilité mais en terme de sauvegarde de la vie humaine (17).

Il y a quelques années, France Télécom (18) et Renault (19) ont été touchés par ce que l'on a appelé des « vagues de suicides ». Bien que loin d'égaler les chiffres de la police, le nombre de passage a l'acte a été suffisant pour que les directions s'en émeuvent et mettent en œuvres des politiques draconiennes mais humaines de prévention qui ont portés leurs fruits. Il faut tout faire pour parvenir à enrayer durablement le nombre de suicides dans la police. Cela exige de regarder le problème en face, de déchirer les derniers voiles du tabou et de ne pas s'en tenir à des représentations simplistes et à des effets d'annonce mais de trouver et de mettre en œuvre des solutions pérennes. Espérons que le DGPN et le Ministre de l'Intérieur auront le courage de s'y atteler enfin sérieusement...
De grandes entreprises y sont parvenues, les polices s'en préoccupent depuis longtemps au Canada (20) et plus récemment en Belgique (21), pourquoi pas la police nationale française ?

Louis Martin du Gard, Officier de police

Précédentes publications sur ce site :
- "Vers une véritable prise en compte des risques de suicide dans la police ?" (20-02-2013)
- "La prévention du suicide chez les policiers" (03-11-2013).


Références :

(1) 36 suicides de policiers et 17 de gendarmes avaient été recensés au 15 octobre 2014 selon le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve d'après le journal Libération du 17/10/2014. Un article du journal Ouest-France daté du 24 octobre en dénombre 44 depuis le début de l'année (http://www.ouest-france.fr/suicides-dans-la-police-44-cas-recenses-depuis-le-debut-de-lannee-2927680).
(2) Chiffre annoncé dans le magasine Civique du ministère de l'Intérieur, n°221, avril/mai 2014.
(3) Elle s'était donnée la mort dans son véhicule administratif avec son arme de service en juillet 2011 à Cagnes-sur-Mer et avait laissé une lettre mettant en cause ses conditions de travail.
(4) http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/10/23/97001-20141023FILWWW00192-une-reunion-sur-les-suicides-dans-la-police.php
(5) En décembre 2009, le DGPN appelait à la vigilance l'ensemble de la chaîne hiérarchique sur les situations à risques. En 2010, le comité ministériel de coordination pour la santé et la sécurité au travail, dans son rapport Politique de santé et de sécurité au travail, Orientations ministérielles 2011-2012, publiée en juin 2010, évoquait dans son rapport la « mise en place par la médecine de prévention d'une programmation stratégique de prévention des risques suicidaires chez les fonctionnaires de police », la « mise en place de groupe de travail par le Directeur Général de la Police Nationale », et « l'organisation par la police nationale, d'un séminaire résidentiel du service de soutien psychologique opérationnel sur la prévention des suicides... »... En janvier 2013, des « pôles vigilance suicide » sont mis en place par le DGPN qui s'appuie sur une étude de l'INSERM datant de 2010 et préconisant une meilleure coordination des médecins administratifs, des partenaires sociaux et des psychologues de soutien opérationnel. Voir notre précédent article http://www.laurent-mucchielli.org/index.php?post/2013/02/20/les-risques-de-suicide-dans-la-police
(6) http://www.prefecturedepolice.interieur.gouv.fr/Vous-aider/Accueil-du-public/Relations-Police-Population/Les-intervenants-sociaux-en-commissariat
(7) http://www.prefecturedepolice.interieur.gouv.fr/Vous-aider/Accueil-du-public/Relations-Police-Population/Les-psychologues-en-commissariat
(8) Une antenne de l'ADIAV (Association Départementale d'Information et d'Aide auxVictimes) est présente depuis plusieurs années au sein même du commissariat central de Montpellier avec une permanence quotidienne.
(9) Ces appréciations personnelles sur le peu de présence effective des psychologues de soutien opérationnelle dans les services actifs sont propres à l'auteur de cet article mais étayées par la fréquentation de quatre commissariats dans quatre départements différents en 22 ans de police... et toujours ce triste constat depuis la création du service soutien en 1996...
(10) Ce n'est pourtant pas le retrait systématique des armes après leur service aux fonctionnaires dont l'un des équipiers vient de se suicider qui empêcher empêchera un éventuel passage à l'acte. Les exemples sont nombreux de policiers qui mettent fin à leurs jours sans utiliser leur arme de service.
(11) existe d' excellents ouvrages pour informer et former comme ce petit livret édité par l'Union Nationale de Prévention du Suicide : « Envie de la Vie » en association avec la Macif, 16p. 2007. Ou ce document plus conséquent et très complet édité au Québec par le Ministère de la Santé mais disponible en téléchargement sur internet : « Prévention du suicide : guide de bonnes pratiques à l'intention des intervenants », 85 p. 2010.
(12) Sur les bénéfices des entretiens psychologiques, voir notre article précédent : http://www.laurent-mucchielli.org/public/La_prevention_du_suicide_chez_les_policiers.pdf
(13) http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2014/10/20/01016-20141020ARTFIG00238-les-violences-anti-policiers-en-hausse-en-france.php
(14) http://www.liberation.fr/societe/2014/09/17/apres-le-suicide-de-deux-policiers-leurs-collegues-du-val-d-oise-doivent-deposer-leur-armes
(15) http://www.rfi.fr/france/20130203-poles-vigilance-mis-place-prevenir-suicides-police-francaise/
(16) Qui devront aux-aussi bénéficier d'un suivi psychologique particulier du fait de leur confrontation récurrente aux collègues en difficultés...
(17) Et je rappellerais que les sommes considérables engagées jadis pour le déploiement de moyens de protection individuelle ont permis de diminuer le nombre de décès en service et ainsi ont permis de faire baisser le montant des indemnités versées aux familles des victimes...
(18) http://www.lemonde.fr/societe/article/2013/05/07/suicides-a-france-telecom-un-document-accablant-pour-la-direction_3173126_3224.html
(19) http://www.alternatives-economiques.fr/mortelle-omerta-chez-renault_fr_art_706_34524.html
(20) Au Québec, des bénévoles (qui ne sont pas des professionnels de santé) sont formés pour reconnaître les personnes suicidaires et les orienter vers les ressources appropriées à leur situation. Ces "sentinelles" peuvent être des enseignants, des secrétaires, des caissières et continuent à évoluer dans leur milieu professionnel d'origine (http://www.jevi.qc.ca/sentinelles/est-une-sentinelle/). Le système à largement prouvé son efficacité.
(21) La police Belge s' y est mise l'année dernière : http://www.lameuse.be/811959/article/regions/liege/actualite/2013-09-15/70-sentinelles-formees-contre-le-suicide-a-la-police-de-liege

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