Les causes d’une hostilité

On s’en doute : historiquement, cette hostilité n’est pas imputable à l’ADN-culturel noir mais repose sur une police pendant longtemps monochrome, dont les politiques de recrutement l’apparentent à une sorte de guilde puissamment défendue par des syndicats conservateurs. En outre, la grande majorité des émeutes lors de ces « longs étés chauds » (long hot summers) fut causée par des violences policières. Mais ces émeutes suscitèrent une incompréhension considérable chez beaucoup de blancs, car elles eurent lieu quelques mois ou années après la reconnaissance des droits civiques. Cette incompréhension est illustrée par les unes des grands magazines d’actualité de l’époque : Time, Newsweek, etc. L’opinion publique blanche fut majoritairement abasourdie par ce que de nombreux militants noirs avaient pourtant anticipé. Martin Luther King, par exemple, multiplia les visites d’apaisement à Los Angeles quelque temps avant les émeutes du quartier de Watts.

Dans les années 1960, il était courant que les policiers blancs s’adressent directement aux noirs comme à des « nègres » (nigger), des « singes » (monkey), des « racailles » (punk), ce terme ayant à l’époque une connotation homosexuelle. L’affichage de la virilité masculine dans l’espace public était important : les policiers devaient exhiber la leur en faisant respecter la loi de façon musclée, et certains noirs, nourris par de folles rumeurs amplifiées par l’utilisation constante du téléphone, entendaient défendre leurs femmes menacées par « les porcs ».

los_angeles_why.jpgUne radicalité noire exagérée

Dans son étude sur « le combat oublié pour les droits civiques dans le nord », l’historien Thomas Sugrue évoque cette logique d’un face-à-face incompressible : « Malgré toutes leurs différences, les émeutes des années 1960 avaient des points communs essentiels. Les émeutiers choisissaient leurs cibles avec précaution, et n’en avaient que deux : la police et les commerçants. Rarement ils s’aventuraient dans les quartiers blancs, et ils épargnèrent la plupart des institutions blanches ». Le bilan de la plus violente, celle de Detroit, est aussi racialement univoque que l’ensemble : 43 morts, dont trois quarts d’émeutiers noirs.

Les policiers blancs étaient souvent tenus d’habiter la municipalité dont ils maintenaient l’ordre, selon des clauses de résidence (residence requirements) qui se sont très largement assouplies depuis, et qui renvoient à l’idéal d’une police « au service de la communauté » parce qu’elle la croise au quotidien. Or, dans les années 1960, bien des quartiers très proches des liens de résidence des policiers étaient en passe de devenir des zones de relégation noires, menaçant de déprécier le prix de maisons souvent chèrement payées par des policiers membres des classes moyennes inférieures et d’origine irlandaise, polonaise, italienne, grecque, slave, etc… À cette grande menace démographique et urbanistique ressentie au quotidien il faut ajouter la vision horrifiée d’un complot noir sans doute téléguidé par Moscou : certains leaders des Black Panthers adoraient parader à la télévision pour y brandir leurs armes et menacer l’Establishment blanc oppressant les frères de couleur. Menace largement exagérée par la police, le F.B.I, les medias et, on vient de le voir, certains militants noirs eux-mêmes. En 1965, après les émeutes de Watts (Los Angeles), le patron de la police de Cleveland (Ohio) annonça que des noirs radicaux complotaient pour « renverser le gouvernement des États-Unis et, par la même occasion, exécuter tous les blancs ». Les informations télévisées évoquaient la présence de snipers noirs qui « continuent de tirer sur les pompiers » (voir ici), rumeurs presque systématiquement infondées. Conséquence : dans les grandes villes du nord, des blancs gardaient des armes à feux dans le coffre de leur voiture en prévision d’une « guerre raciale » imminente. Conformément au deuxième amendement de la constitution sur le port d’armes, la « sécurité d’un État libre » rend nécessaire « une milice bien organisée » ; cette sécurité étant menacée par des noirs séditieux et violents, le peuple (blanc) et la police sont légitimes à porter des armes, et à les utiliser en cas de besoin.

Qu’ils s’envisagent comme une forteresse en péril (police) ou comme une race opprimée (noirs), les acteurs du conflit urbain décrit ici sont les parents et grands-parents de ceux qui se mobilisent, dans un camp ou dans l’autre, à travers l’Amérique de 2014. Dans son discours de réception du Prix Nobel de littérature en 1980, le poète polonais Czeslaw Milosz déclara : « Il est possible qu’il n’y ait pas d’autre mémoire que celle des blessures ». Cette citation a une résonance très particulière chez des groupes, qu’ils soient raciaux ou professionnels, qui définissent leur identité à travers diverses formes de stigmatisation. Et c’est tout cet arrière-plan historique qu’il convient d’avoir en tête pour lire les événements d’hier à Ferguson (Missouri), d’aujourd’hui à New York et demain ailleurs.

Illustration : bad.eserver.org et brycezabel.com