Le nerf de la guerre

On touche ici à un aspect peu avouable de l’invocation par Charlie de la liberté d’expression, aspect qui est prosaïquement économique. Ainsi, 2006 a été une année très faste dans une longue période de vaches maigres. Dans un contexte très morose pour la presse, il est important de « faire des coups » : en décidant de republier ces caricatures, Val et consorts ont opéré à la fois un choix économique sans risque aucun, aux retombées immédiates, considérables même si éphémères, mais aussi un choix très risqué du point de vue de la sécurité personnelle : c’est ce qu’a rappelé tragiquement l’attentat du 7 janvier.

Au lieu d’être un poil à gratter, Charlie Hebdo s’est mis, sous la houlette de M. Val, à brosser dans le sens du poil l’hostilité française et occidentale à l’islam et aux musulmans. Pour ce faire, il était important d’escamoter certaines motivations (économiques), et d’opérer des choix lexicaux rusés. Prenons un exemple : ce qui définit les « caricatures danoises » (expression utilisée des milliers de fois), ce n’est aucunement qu’elles soient « danoises », elles auraient tout aussi bien pu être « espagnoles » ou « lithuaniennes ». Non, ce qui les définit, c’est qu’elles sont tirées d’une publication de la droite fièrement décomplexée, Jyllands-Posten ayant en outre refusé de publier une caricature de Jésus quelque temps avant les caricatures de Mahomet, pour ne pas froisser des lecteurs qui, en France, seraient sans doute membres ou sympathisants de la « Manif’ Pour Tous ».

Dans l’une d’entre ces caricatures, le lien organique qu’on y trouve entre « islam » et « terrorisme » (Mahomet portant un turban surmonté d’une bombe) rapprochait, de fait, Charlie Hebdo de certaines diatribes d’extrême droite sur « les musulmans impossibles à intégrer » car ils « sont une menace », voire « ourdissent un vaste complot contre nous », etc… L’anticléricalisme érigé en sacerdoce rapprochait Charlie des Zemmour, Houellebecq ou Finkielkraut, dans un contexte d’ensemble qui, faut-il le rappeler, est largement hostile aux musulmans et à leur foi.

Liberté d’expression et responsabilité

Dans son essai The Freedom To Be Racist ?, le politiste Erik Bleich commence son chapitre sur le négationnisme en posant la question : « Quel mal y a-t-il à dire que la Shoah n’a jamais eu lieu ? » Après tout, les preuves de l’existence de l’extermination des juifs sont tellement nombreuses et accablantes qu’aucun négationniste ne peut être pris au sérieux. Bleich ajoute : « Pour la plupart des gens, l’idée que cela n’a pas eu lieu est ridicule. Voilà qui est aussi plausible que de dire que l’esclavage n’a jamais eu lieu, ou que les extraterrestres ont débarqué à Roswell ». Son point de départ est donc proche de celui de Noam Chomsky lorsqu’il a défendu le droit de Robert Faurisson à publier ses textes négationnistes. Mais bien vite, Bleich prend en considération le tort considérable qui est causé aux personnes déportées et à leurs proches, et pose la question de la responsabilité individuelle.

On peut penser qu’au moins deux des douze caricatures du Jyllands-Posten relèvent du « discours de haine » (hate speech), car il serait simpliste de jeter les douze dessins dans un même panier islamophobe. On peut aussi penser que le caricaturiste Siné est tombé pour mille, dix mille fois moins que cela : rappelons qu’en 2008, il avait ironisé sur une éventuelle conversion au judaïsme de Jean Sarkozy avant son mariage avec la fille Darty. Mais les musulmans français n’ont pas de « shoah » ou de « régime de Vichy » à invoquer pour appeler efficacement les acteurs du débat public à la responsabilité. En 2008, Siné n’avait guère eu le temps d’invoquer « la liberté d’expression » ou de dire « je suis Charlie » avant d’être viré par M. Val. Ce n’est sans doute pas un hasard si le nom de Siné a été inaudible ces derniers jours.



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