A l’exception des Continentaux et des Corses, toutes les populations immigrées sont venues sur notre sol pour obtenir des conditions d’existence moins âpres et un avenir plus clément pour leurs enfants.
En tant que Corses, c’est exactement ce que nous avons fait avant et après la guerre de 14 ; mais nous « n’émigrions » pas puisque nous rejoignions massivement les possessions françaises, les colonies. Les immigrés actuels occupent des emplois dont nous- mêmes ne voulons plus et dont nous voulons à tout prix préserver nos enfants ; nous exercions, dans les colonies ou en France continentale, des métiers qui, même subalternes, nous procuraient le sentiment d’une pleine intégration. Pourtant, intrinsèquement parlant, nous étions un peuple pauvre, et nous partions pour des raisons économiques impérieuses. Exactement comme les immigrés que nous côtoyons actuellement.

Dans cette Corse multilingue et multiculturelle, chacun parle (ou essaie de parler) sa ou ses langues : ceci est tout à fait légitime car il s’agit d’un usage spontané ou désiré, dont on ne peut se défaire comme par magie. Car la langue, n’importe laquelle, répond à des nécessités psychologiques et sociales. Mais nous vivons dans un pays d’idéologie monolingue et monoculturelle, selon l’article 2 de la Constitution. Penser qu’en France, ou en Corse, tout le monde parle le français, ou plutôt ne parle que le français, est au mieux, une douce illusion, au pire, un déni de réalité.
Le français est légitime et nécessaire, comme langue commune. Dans l’île, le corse tout autant, comme langue de la communauté historique et comme langue de cohésion sociale. Les langues immigrées ne peuvent en aucune façon y devenir officielles : elles sont reconnues institutionnellement dans les pays d’origine de leurs locuteurs (ce qui n’est que très récemment le cas pour le berbère, langue très usitée chez les Marocains de Corse), des médias les diffusent sans difficulté via le satellite et internet. Mais elles sont aussi nécessaires à ceux qui les parlent, et ceci pour au moins deux raisons :
- parce qu’elles correspondent à des besoins familiaux et individuels, affectifs, cognitifs, culturels;
- parce que leurs locuteurs ne savent parfois pas parler français, et qu’il faut bien leur laisser le temps de l’apprendre : ceux qui avons un certain âge avons bien connu des personnes âgées qui ne parlaient que corse, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui ; de plus, dans les administrations, bien souvent les fonctionnaires locaux étaient obligés de parler corse pour expliquer les demandes de l’administration et, ce faisant, les exigences de la loi française : ils ne trahissaient alors pas la France, ils la servaient.

Aujourd’hui, nombre d’écoles primaires de l’Académie sont bilingues, et cela ne choque plus personne. Les travaux du Conseil de l’Europe, depuis les années 90, préconisent le développement d’une éducation plurilingue et interculturelle : l’Europe est diverse, il faut éduquer à la diversité. Ce nouveau paradigme heurte la tradition monolingue des éducations nationales européennes et les mentalités qu’il a forgées. Mais il correspond à la réalité de nos sociétés.
Qu’ont cherché à faire les enseignants de Prunelli di Fiumorbu ? D’ouvrir, avec beaucoup de modestie et d’intelligence, la porte aux langues de leurs élèves. L’école est bilingue, elle accueille des élèves de plusieurs origines, elle fait entendre ces langues dans l’un des plus beaux hymnes dédiés à la paix et à la fraternité, Imagine, de John Lennon : ce faisant, elle reconnaît une réalité, elle ne l’impose pas.
Le seul couplet posant problème est celui chanté en langue arabe : pourquoi personne ne se récrie pour l’anglais ou l’espagnol ? Poser la question, c’est y répondre. Un faisceau de causes multiples, qu’une enquête précise permettrait de mettre en lumière, donnera par hypothèse la clé. Ce qui est stigmatisé ici, c’est la langue du faible, de celui qui, parfois, n’a même pas les mots pour défendre ses droits en français. Il n’est sans doute pas innocent que les faits se soient produits dans un bassin de vie où se manifestent à coup sûr des inégalités territoriales en termes de niveau de vie, d’accès aux services et à la culture.
Une demi-heure de répétition en langue arabe, dans trente-six semaines de cours, à raison de vingt-quatre heures hebdomadaires, va-t-elle bouleverser la donne scolaire ? Aucunement. Mais le chemin de l’école du XXIe siècle est là, celui de l’ouverture aux langues et aux cultures des élèves. En sachant bien entendu définir les exigences, les hiérarchiser et les ordonner. Sans dénier à aucun enfant, ni à ses parents, le droit d’être ce qu’il est au moment où l’école démocratique l’accueille pour le former.

Pascal Ottavi
Professeur des universités
Università di Corsica Pasquale Paoli

Découvrir une conférence de Pascal Ottavi "Corse : gestion de soi, gestion de l’Autre, gestion de l’Autre en soi" (17 mars 2015)

Photo : tempsreel.nouvelobs.com