Du Congo belge au Zaïre de Mobutu, de la fuite des génocidaires et des populations civiles du Rwanda vers la province congolaise du Kivu à la guerre civile démarrée sous le régime de Laurent Désiré Kabila, les populations auront principalement connu la violence et la misère. La dernière guerre civile de 1997-2005 aurait fait 5 millions de morts et il est estimé que c’est le conflit le plus meurtrier depuis la deuxième guerre mondiale. L’Est du pays est particulièrement touché car c’est là que se trouvent les principaux gisements de minerais du Congo, systématiquement pillés par des milices et des groupes armés qui prolifèrent, attirés par la tentation de ces richesses.

Si ces groupes se combattent pour faire main basse sur « cette bijouterie à ciel ouvert » et entretiennent des logiques meurtrières les uns à l’égard des autres, ils ont pourtant une pratique commune : le viol des femmes, des jeunes filles ou des enfants. C’est dans ce pays que le viol de guerre semblerait avoir atteint son paroxysme : on estime à au moins 500 000 le nombre de victimes depuis 1996. En 2001, Margaret Wallström, envoyée spéciale de l’ONU pour les violences faites aux femmes et aux enfants qualifiait le Congo de « capitale mondiale du viol ». Les faits – notamment relatés dans l’ouvrage cité – sont un catalogue de l’horreur. Les femmes, les jeunes filles ou des enfants ne sont pas seulement violés mais torturés : l’on ne compte plus les mutilations sexuelles, les empalements et autres supplices délibérés. Si les premiers agresseurs repérés furent sans doute les réfugiés originaires du Rwanda, la violence et les viols se sont généralisés et tous les porteurs d’armes ont attaqué les femmes.

Quelques voix se sont fait entendre pour dénoncer ces agissements. Quelques (rares) articles de presse, de salutaires alertes portées par les ONG et, sur place, des citoyens ou des professionnels comme le docteur Mukwege, un gynécologue congolais qui a ouvert dans la province du Kivu un centre d’accueil et de soins des victimes de violences sexuelles. Son action a paraît-il été couronnée de nombreuses distinctions. Le Conseil de l’Europe l’a reçu, ainsi que l’ONU et même le Président Obama. En France, mesdames Trierweiler et Benguigui se sont rendues dans son hôpital, l’une au titre de l’association France Libertés, l’autre en tant que ministre de la francophonie de l’époque. A chaque fois, beaucoup d’émotions, de la compassion et des promesses, un peu d’argent… et puis plus rien. Au retour de l’une de ses visites honorifiques Denis Mukwege a été victime d’une tentative d’assassinat. Ce sont ses patientes et des femmes congolaises qui l’ont convaincu de revenir et qui l’ont protégé.

Le Congo est loin et (apparemment) très différent des pays riches européens. Et pourtant, dans l’espace comme dans le temps, il n’est pas un cas isolé. Les viols en temps de guerre sont attestés depuis très longtemps, sur tous les continents. Une courte énumération de cas parmi d’autres : la campagne d’Égypte de Napoléon, le massacre de Nankin en 1937 par les troupes japonaises, l’invasion de la Pologne par l’Armée rouge, la libération de la France, l’occupation de l’Allemagne par les alliés en 1945 où l’on estime à deux millions le nombre de femmes violées, les soldats français en Indochine puis en Algérie où les viols furent une pratique banalisée au sein de l’armée, etc. En 1992, devant les viols commis dans l’ex Yougoslavie, l’ONU déclare pour la première fois que le viol, perpétré de façon massive dans ces pays, constitue un crime international qu’on ne peut passer sous silence. En 1993 le Tribunal pénal international pour l’ex Yougoslavie et en 1994 le Tribunal pénal international pour le Rwanda engagent des poursuites pour réprimer ces faits. Mais les viols se poursuivent, notamment aujourd’hui en Syrie où le viol est une pratique quasi banalisée tant du côté des pouvoirs en place que des groupes djihadistes. En réalité, la liste est infinie si bien que l’on ne connaît guère de conflit, entre nations ou au sein d’une même nation, durant lequel des viols de femmes, de jeunes filles ou d’enfants – et parfois aussi des viols d’hommes – n’ont pas été perpétrés par toutes les forces rivales.

Si les preuves documentées manquent, les témoignages sont massifs et ce, au moins depuis la première guerre mondiale. Et si, sous l’égide aujourd’hui de la Cour pénale internationale, des procès ont eu lieu ou sont en cours, ils demeurent rares. Comme le relèvent les auteurs du livre cité, la justice internationale est lente, lointaine et très coûteuse pour un pays comme le Congo. Quant aux justices locales, elles sont quasiment impuissantes. Dans les pays pauvres, les institutions judiciaires – lorsqu’elles existent – frisent l’indigence et les pressions sur les magistrats sont fortes. Dès lors les victimes portent rarement plainte. En France, pays doté d’institutions judiciaires solides, où les droits des femmes sont garantis et qui n’est pas en guerre, l’on estime à environ 10% le nombre de viols portés à la connaissance de la justice. Alors dans des pays en guerre où les frais de justice sont trop élevés au regard du niveau de vie de la grande majorité de la population et où les personnes – notamment les femmes – ne se sentent pas de sujets de droit, les plaintes sont rarissimes, ainsi que les poursuites, les procès et les condamnations. En outre, dans ces sociétés – comme dans les nôtres il y a encore quelques décennies –, les viols s’inscrivent dans un environnement culturel de type patriarcal. Une femme violée fait peser le déshonneur sur sa famille dont elle risque le rejet définitif, voire même celui de la communauté.

Reste quelques espaces – comme celui du docteur Mukwege – où les femmes victimes s’organisent, relèvent la tête et s’entraident pour « transformer la douleur en pouvoir » et, plus largement, pour donner du pouvoir aux femmes.


Photo : vergerspourtous.blogspot.com