En cause cette fois-ci, un article de la dernière loi sur le terrorisme qui touche au déroulement des gardes à vue, donnant aux suspects le droit de s'entretenir durant 30 minutes avec une personne de leur choix, par téléphone ou de visu, avant l'interrogatoire. Dans l’ensemble, les messages ne sont pas toujours clairs mais le sens général de ces mouvements ne fait aucun doute : les policiers de terrain ne se sentent pas reconnus et soutenus, ils sont démotivés et démoralisés.
Ce n’est certes pas la première fois que des policiers manifestent, en dehors même des contestations organisées régulièrement par des syndicats qui se livrent une guerre interne assez impitoyable. C’est toutefois à notre connaissance la première fois que le mouvement est aussi soutenu et durable. De plus, des discussions menées aussi avec des cadres de la police nationale (officiers et commissaires) amènent à constater que leur moral n’est guère meilleur que celui de leurs troupes. Ils sont parfois même abasourdis par la suspicion dont ils sont l’objet de la part d’une partie de leurs effectifs, autant qu’atterrés par la façon dont ils sont dirigés par le ministère. Le malaise est donc général, et il invite dès lors à réfléchir sur ses causes profondes, qui ne sont que très partiellement celles émergeant dans les cris de colère poussés par les uns ou les autres. Nous en percevons quatre.

Les racines du malaise

La première est propre à l’organisation interne de l’institution. Aussi surprenant que cela puisse paraître, voilà une administration qui, en 2016, n’a toujours pas été capable de stabiliser une question aussi apparemment simple que celle du temps et du rythme de travail. Combien de jours doit-on travailler ? Combien d’heures ? Selon quel rythme de récupération ? Le couvert de ce débat est constamment remis sur la table par la direction nationale et les syndicats, quelques directives européennes en prime. Or le métier de policier est déjà par nature instable, fatigant pour les organismes et souvent compliqué pour cet élément essentiel dans la santé globale des personnes qu’est la vie de famille. Il apparaît donc urgent de définir un mode d’organisation pérenne qui permette à ces fonctionnaires d’organiser leur vie avec un minimum de stabilité et de confiance dans l’avenir, tout en servant une organisation collective efficace.
Une deuxième cause créée de l’instabilité et de l’incertitude permanentes. C’est la déplorable manie qu’ont les gouvernements - de gauche comme de droite - de voter en permanence des réformes touchant au droit et surtout à la procédure pénale. Tout en prétendant régulièrement chercher à simplifier les procédures, politiciens et technocrates ne cessent de changer les règles, de déstabiliser les façons de travailler et, le plus souvent, de compliquer les procédures que les policiers doivent remplir avec le plus grand soin, sous peine d’être retoqués par les magistrats. Le tout en intimant aux policiers l’ordre d’être présents au plus possible sur la voie publique afin que l’on « voit du bleu dans les rues » et que la population et les élus locaux cessent de se plaindre. Cela s’appelle une injonction paradoxale. Plus la procédure est compliquée et/ou longue et plus le travail de police devient un travail de bureau. L’on ne saurait à la fois passer plus de temps dans la rue et dans son bureau.
Une troisième cause peut paraître triviale, mais ce n’est qu’une apparence : les policiers ont besoin de repos et de vacances. Depuis les attentats de janvier 2015, puis avec l’instauration de l’état d’urgence (mesure exceptionnelle devenue en réalité permanente), dans des plans Vigipirate sans cesse renforcés, en devant sécuriser les écoles, les bâtiments publics, les édifices religieux, les lieux touristiques, les festivités diverses et variées, puis en devant sécuriser l’Euro de football et gérer les fortes mobilisations contre la loi travail, etc., la réalité est que, depuis bientôt deux ans, les policiers sont tout le temps sur la brèche. Ils cumulent les heures supplémentaires, les jours de repos annulés ou reportés et finalement jamais pris. En un mot : ils sont dans un état d’épuisement qui les rend logiquement plus déprimés et le cas échéant plus agressifs.
La quatrième et dernière cause profonde au malaise général actuel de la police la dépasse totalement. Les policiers sont des citoyens et des citoyennes qui subissent comme les autres l’état général de la société. Or c’est aussi notre société qui va mal et le moral d’un peu tout le monde qui est « plombé ». Et ce, pas seulement à cause des attentats. L’incapacité de nos dirigeants à endiguer le chômage de masse, le durcissement des inégalités sociales et la peur de l’avenir, créé une tension sociale et une agressivité qui se répercutent d’autant plus sur les agents de première ligne que sont les policiers mais aussi les pompiers, les personnels des services d’urgence médicale, etc. Alliée à la fréquence des affaires politico-financières qui montrent aussi bien l’immoralité que l’impunité fréquentes parmi les classes dirigeantes, cette incapacité contribue à une perte de confiance générale dans les institutions et dans les pouvoirs publics. Or il se trouve que, dans les rues de nos villes, au quotidien, pour le meilleur ou pour le pire, les policiers sont les premiers représentants de cet État, de ces institutions, de ces pouvoirs publics. Leur discrédit rejaillit donc plus fortement sur eux, et leur malaise n’en est que plus insidieux. Qu’ils réagissent en réclamant de l’ordre, des armes, de la prison, etc., est un peu puérile mais pas surprenant. Et ce ne sont pas les réformettes discutées par les bureaucrates parisiens pour « calmer les troupes » qui y changeront quoi que ce soit. Le malaise policier et ses revendications autoritaristes sont aussi les symptômes des crises plus profonde de la démocratie représentative et de la société postindustrielle.

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Photo : lemonde.fr