Retrouver une police légitime

Légitime : Se dit de tout acte, de toute attitude, de tout sentiment, de toute parole dont le sujet est considéré comme étant dans son bon droit (André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, Quadrige, 2013).

La police française doit passer d'une légitimité normative à une légitimité empirique.
La légitimité normative est basée sur des critères objectifs répondant à certaines exigences essentielles en droit (comme son inscription dans la constitution ou la liste des pouvoirs et des droits des agents). La police française s'appuie aveuglément sur les textes depuis trop longtemps, parfois sans aucun discernement.
La Légitimité empirique (ou perçue) est, quant à elle, basée sur la reconnaissance et la justification du droit à exercer un pouvoir ou une influence, les individus gouvernés se reconnaissant une obligation d'obéir aux détenteurs du pouvoir.
Une police légitime est une police respectée, parce que respectable, en ce qu'elle est juste et équitable. Cela passe d'abord par le respect scrupuleux des lois et règlements qui s'imposent à tous, et donc aux policiers eux-mêmes. On ne peut décemment exiger des citoyens qu'ils se soumettent à des forces de l'ordre qui ne seraient pas irréprochables.
Cela passe aussi par un mode de communication avec la population qui ne soit plus unilatéral, où le policier donne des injonctions qu'il entend faire respecter coûte que coûte (parce que « force doit rester à la loi » (1)), mais par un dialogue apaisé entre les parties, dans un souci de transparence. Le policier intervenant ayant intérêt à expliquer pourquoi il intervient (pas simplement pour embêter le monde, mais parce qu'il a été requis par une tierce personne), comment il intervient (il fait un contrôle d'identité parce qu'un individu dangereux est recherché après un vol aggravé, il intervient l'arme à la main parce que des coups de feu ont été signalés, etc) et ce qui va se passer ensuite (conduite au poste pour vérifications ou placement en garde à vue, etc). Il ne s'agit pas de se justifier systématiquement auprès de la population, mais certaines interventions peuvent prendre une tournure dramatique alors que quelques mots suffiraient à désamorcer la situation et permettraient d'éviter une surenchère, voire de susciter l'approbation, plutôt que d'entretenir la suspicion.
Parvenir à instaurer une police irréprochable et qui communique davantage, devrait permettre de prévenir les conflits et les violences en dissipant les malentendus, en désamorçant les tensions, et ainsi éviter l'escalade qui mène à des affrontements violents sporadiques ou persistants desquels personne ne sort vainqueurs.

Retrouver une police au service des citoyens

Une police légitime est donc une police rassurante, qui n'a pas à intervenir à la façon d'un commando militaire dans une zone de conflit pour procéder à une interpellation et opérer une extraction comme si elle se trouvait en territoire ennemi !
Elle est respectée, non parce qu'elle est crainte, mais parce qu'elle est légitime, nous venons de le voir, mais aussi parce qu'elle travaille au service du public. Que ce soit pour lutter contre les petites incivilités, comme pour prendre les plaintes, en rassemblant les preuves et en enquêtant pour retrouver et arrêter les coupables, elle doit le faire avec célérité et sans discrimination. Pour se faire, les contacts quotidiens avec la population sont nécessaires, grâce à « des policiers connus et reconnus » (2), fidélisés sur un quartier et disponibles pour dialoguer sans être constamment détournés sur des missions indues. Cela n'empêchera pas le policier de faire preuve de sévérité et d'interpeller en cas de trouble grave à l'ordre public, s'il est en capacité de le faire. Un allègement de la procédure pénale est également nécessaire pour permettre aux enquêteurs de passer moins de temps sur chaque dossier et ainsi pouvoir approfondir les investigations et faire un travail de meilleur qualité. Non par souci de s'économiser mais parce que le nombre de plaintes augmente constamment, et les policiers passent plus de temps à se consacrer à la forme procédurale (pour ne pas casser la procédure), plutôt qu'à prendre le temps de recevoir les victimes et à rechercher les auteurs. La plupart des services d'investigation sont débordés et ne parviennent plus à absorber les affaires courantes, qu'au prix de bâcler certaines plaintes jugées de moindre importance...
Une telle police, impartiale et efficace, suscitera l'adhésion de la population et l'incitera éventuellement à coopérer quand elle le demandera. Et quand le policier verra que ses interventions s'en trouvent facilités et qu'il est soutenu par la population qui n'est plus hostile à chacun de ses passages, il retrouvera le plaisir de servir et de protéger. Cela devrait permettre d'avoir moins de stress en intervention, moins de blessés au cours des interpellations et à termes, d'obtenir des renseignements fiables, de nature à aider la lutte contre la délinquance et la criminalité, voire, à lutter contre les radicalisations.

Des intérêts convergents

Finalement, chacun a intérêt à ce que les citoyens et la police se rapprochent. Les policiers y gagneront en confort de travail grâce à la confiance retrouvée de la population, avec des interventions plus sereines et moins de risques pris, car plus de respect mutuel. Ils ne feront plus leur travail par esprit d'obéissance (avec un sens de l'abnégation touchant parfois à la dévotion), mais ils le feront avec le plaisir du service rendu et la satisfaction du devoir accompli, grâce au retour du respect des valeurs fondamentales du métier qui sont de servir et de protéger, et non plus uniquement de poursuivre et d'arrêter...
La population y trouvera la qualité qu'elle attend d'un service public indispensable au bon fonctionnement de la société, mais complètement dévoyé car devenu depuis quelques années une sorte d' « agent de cohésion » de la vie dans les quartiers, le « dernier rempart » du service public dans une aire sociale violente (Hacène Belmessous dans Libération), avec les dérives sécuritaires que l'on connaît (contrôles d'identité systématiques, opérations coup de poing militarisées, course aux chiffres, etc.)...
Les gouvernants aussi ont intérêt à ce que s'opère ce rapprochement, car avec des policiers plus sereins, moins souvent blessés, moins stressés et donc probablement moins d'absences à gérer, nous aurons une police moins souvent mise en cause ou en difficulté et plus efficace, pour un moindre coût.

Conclusion

Si on a pu soupçonner les gouvernants de vouloir « diviser pour mieux régner » (en estimant qu'ils craignaient probablement de voir la population rejoindre les policiers en colère dans leur mouvement de protestation fin 2016, ce qui aurait pu être une menace pour le pouvoir en place) au détriment de la police et des citoyens, espérons qu'en redevenant une institution légitime, une force publique au service du public (et non au service des intérêts particuliers de ceux à qui elle est confiée), la police bénéficiera d'une meilleure image dans l'opinion et que son autorité s'en trouvera conforté par un soutien populaire pérenne. Cela devrait permettre d'amorcer le rapprochement tant attendu entre la police et la population, dans l'intérêt bien compris de tous.
Tout cela est de nature à redonner du sens à l'action policière (qui en manque cruellement depuis bien trop longtemps), et la motivation à des dizaines de milliers de policiers écœurés par des années d'errements, sans résultat probant.
Mais comment faire concrètement ? Ce sera l'objet de notre prochain article.

Louis Martin du Gard
Officier de Police

Notes

(1) « Force doit rester à la loi » Formule longtemps enseignée dans les écoles de police, qui incite les jeunes fonctionnaires à vouloir absolument aller au bout d'une intervention, d'une interpellation, sans faire preuve de discernement, au risque de causer un trouble à l'ordre public plus grave que celui qu'ils entendent faire cesser par leur intervention.
(2) Maxime qui figurait dans la Police de Proximité au début des années 2000 et qui insistait sur le fait que le policier « proximier » devait être installé dans le quartier pour un certain temps, car il devait être connu de tous et être reconnu pour ses compétences professionnelles et ses qualités personnelles.

Photo : liberation.fr