Muni de certains concepts des sciences politiques (par exemple les « structures d’opportunités politiques »), Tim Peace fournit une analyse très éclairante de ce qui apparaît bel et bien comme un grand rendez-vous politique manqué, notamment pour la France. Son étude repose largement sur une série d’entretiens avec des militants ordinaires des mouvements altermondialistes britannique et français, ainsi qu’avec leurs leaders. Aux analyses des choix individuels qui sont ceux de militants musulmans pour qui leur religiosité occupe une place tantôt centrale, tantôt importante mais souvent totalement négligeable dans leur engagement répond l’analyse des choix politiques et stratégiques opérés par les leaders de ces mouvements. Ainsi, en France, la suspicion vis-à-vis de ces militants est à considérer dans le cadre national de l’idéal républicain français, qui reconnaît des individus et non pas des communautés. Elles ont beau se définir avant tout comme des « individus » « de gauche » et issues « des banlieues », ces personnes sont appréhendées par les élites altermondialistes comme des « musulmans » ayant un problème avec la « laïcité », celle-ci étant comprise par le triumvirat à la tête d’ATTAC (Cassen-Nickonoff-Dessenne) au début des années 2000 au sens de laïcité « intransigeante », où la religion n’a pas droit de cité dans l’espace public.

Musulman de gauche : un oxymore politique ?

Au moins du côté français, cette suspicion se double d’une sorte de « délit de sale religion » : malgré José Bové et Alain Gresh, beaucoup de figures françaises de l’altermondialisme associent l’islam au conservatisme politique et moral. On considère dès lors que l’intégration de musulmans dans le mouvement relève d’une stratégie de l’entrisme, au moment même où l’affaire Lila et Alma Lévy devait déboucher sur la loi du 15 mars 2004 interdisant le port de signe religieux à l’école, au moment aussi Tariq Ramadan était érigé par de nombreux médias en ennemi public numéro un. Ces polémiques et préjugés ancrent une croyance assez largement partagée : un musulman ne peut pas sincèrement s’investir dans le mouvement altermondialiste, il ou elle a d’autres choses en tête. Pourtant, Tim Peace montre que les militants musulmans sont avant tout de véritables militants de gauche, d’ailleurs bien plus qu’en Grande-Bretagne, où le poids électoral de la gauche radicale est dérisoire, où un mouvement altermondialiste lui aussi dérisoire ne peut présenter aucun équivalent à l’ATTAC français. Ces individus sont parfois mus par une vision de la « théologie de la libération » qu’ils puisent dans l’islam, et qui est celle que promeut Ramadan, ils sont souvent séduits par les idéaux de justice qu’ils trouvent et dans l’altermondialisme et dans l’islam mais, le plus souvent, leur militantisme est tout simplement inspiré de Gandhi ou des Black Panthers, comme d’autres militants qui ne sont pas leurs coreligionnaires.

Un essentialisme partagé qui sert des intérêts opposés

Un des mérites principaux du livre de Tim Peace est de maintenir une distance critique et une méticuleuse objectivité face à son objet d’étude croisé. On aurait tort de croire, à le lire, que la France altermondialiste est raciste ou islamophobe alors que la Grande-Bretagne serait remarquablement ouverte à la diversité. Car si cette dernière l’est, c’est avant tout par calcul stratégique et / ou électoral. Complètement négligeable politiquement, le mouvement altermondialiste outre-Manche a été incorporé dans le mouvement contre la guerre en Irak qui, lui, est vite devenu très massif, et éphémère si l’on exclut l’émergence du parti Respect, que Tim Peace analyse avec beaucoup de finesse. De fait, de très nombreux musulmans pour qui leur foi est un élément central de leur identité ont été intégrés dans la Stop the War Coalition, mais cela a été principalement dans le but de faire du chiffre (quitte à accepter des forces réactionnaires comme la Muslim Association of Britain), et, notamment pour le maire de Londres Ken Livingstone, dans le but de vendre au monde une image de diversité désinhibée, aux antipodes d’une France sclérosée par ses obsessions laïques. De chaque côté de la Manche, donc, les militants sont renvoyés à l’image d’un groupe uniforme principalement défini par sa religion, soit dans un but d’exclusion (France) soit dans un but d’inclusion (Grande-Bretagne), non point comme un agrégat d’individus divers qui partagent des idéaux de justice et une même révolte contre l’ordre politique et économique établi.
C’est là que l’ouvrage de Tim Peace est le plus riche : dans l’analyse de ces multiples paradoxes où chaque pays se nourrit de stéréotypes sur l’autre afin de se rassurer sur sa propre identité nationale, afin aussi de rassurer ses militants et de montrer au monde une image qui lui semble cadrer avec son récit national. Par exemple, lors du forum social européen de Londres (2004), raillé comme un « forum islamique » par un certain nombre de Français, les musulmans présents étaient en fait bien moins nombreux qu’à Saint-Denis l’année précédente, mais les thématiques des séminaires avaient été choisies par la hiérarchie dans le but d’apparaître plus « tolérant » que les autres nations européennes. Le séminaire sur le hijab était conçu comme une provocation directe vis-à-vis de la France, ce qui est cocasse si l’on se rappelle que ces militants étaient censés appartenir à un même mouvement global !
Six années plus tard, le N.P.A allait créer un tollé avec sa candidate aux élections régionales à Avignon, Ilhem Moussaid, une jeune femme voilée. Au même moment, Salma Yaqoob, elle aussi voilée, était une figure importante du parti Respect dans la ville de Birmingham et une militante nationalement connue, rompue à l’exercice des débats télévisés. Au final, l’ouvrage de Tim Peace renvoie, par-delà tous ces paradoxes, contrastes et distorsions entre identités projetées et identités perçues, à la puissance d’un cadre républicain et d’une « laïcité de combat » qui pourtant accueille à bras ouverts les « cathos de gauche » et, d’autre part, à la prégnance du cadre national multiculturel outre-Manche, même si l’on entend depuis quelques décennies maintenant que celui-ci a plus qu’atteint sa date de péremption.