Depuis le 25 avril dernier, le tueur en série Francis Heaulme est jugé pour le double meurtre de deux enfants de 8 ans, Alexandre Beckrich et Cyril Beining. Cette affaire de Montigny-les-Metz, commencée en 1986, devrait ainsi connaître ce jeudi 18 mai son épilogue après de nombreux rebondissements et un cinquième procès. On pense notamment à Patrick Dils, condamné en 1989 pour ce double meurtre à la réclusion criminelle à perpétuité et finalement innocenté en 2002 après un long combat judiciaire. La proximité spatio-temporelle du tueur en série avec ce crime, puisqu’il a vraisemblablement « croisé » les enfants, les déclarations de celui-ci ainsi que des éléments apparemment caractéristiques de la « signature » criminelle de Francis Heaulme ont notamment pu contribuer à semer le doute quant à la culpabilité de Patrick Dils et motiver une demande en révision.
Même si Francis Heaulme n’en est pas à son premier procès, il a été déjà été condamné à sept reprises pour neuf meurtres, le jugement d’un tueur en série en France reste un événement rare et bénéficie d’une couverture médiatique importante surtout quand il s’agit de l’un des criminels français les plus notoires de ces dernières décennies. Au-delà de l’importance des enjeux spécifiques de ce procès, en particulier pour les parents des enfants, cette nouvelle confrontation de Francis Heaulme à la justice contribue-t-elle à une meilleure compréhension de cette catégorie criminelle de tueur en série, somme toute assez récente ? Ce nouveau procès du « routard du crime » dans un contexte d’attention accrue sur une autre catégorie de multicide marquée par la figure du « djihadiste » terroriste devrait donc être l’occasion de nous interroger sur le sens à donner tout cela. Surtout quand l’emploi d’expressions chocs peut avoir plus d’impact que de longs discours et risque de favoriser un prêt-à-penser contribuant à une homogénéisation des cadres de pensées quand justement une analyse approfondie et non dogmatique des phénomènes semble nécessaire.
Quand Francis Heaulme est arrêté pour la première fois en 1992, il est l’un des premiers meurtriers français à être présenté comme un tueur en série. L’expression de tueur en série est la traduction de l’expression policière américaine serial killer désignant l’auteur de trois homicides séparés par un intervalle de temps. Le public français commence alors à se familiariser avec cette notion, notamment à-travers des œuvres de fiction comme le film de Jonathan Demme, Le Silence des agneaux, sorti en 1991. Ces fictions font certes écho à des affaires de crimes sériels qui ont pu marquer l’opinion publique durant les années précédentes, mais le serial killer est dans un premier temps traité, notamment dans les médias, comme une nouvelle figure du folklore américain. Il faudra attendre la seconde moitié des années 1990 et le début des années 2000, pour que ce phénomène soit traité comme un problème social. Tout au long des années 1990, la thèse de l’américanisation de la société laissait en particulier craindre une contagion et une croissance exponentielle de cette forme si particulière et si horrifiante de la violence meurtrière alors que les structures judiciaires françaises ne semblaient pas, au regard de certains observateurs, suffisamment armées pour faire face.

Retour à et de Francis Heaulme

23 ans après sa première condamnation, Francis Heaulme est donc à nouveau jugé pour l’affaire de Montigny-Lès-Metz. Et force est d’admettre que s’il reste un objet de curiosité, il ne suscite plus la même fascination ni la même inquiétude. En effet, le tueur en série, même si l’on ne peut le réduire à cela, a été un phénomène médiatique. Il a été au centre de centaines d’articles de presse, de livres, de films, de séries télévisées mis au service d’une mise en scène d’un tueur souvent monstrueux et machiavélique… Autant de récits sur des séries, certainement plus nombreux que les tueurs en série réels. La catégorie de tueur en série que Francis Heaulme a incarné et dont il fut pendant un temps l’une des têtes de gondole avec Guy Georges ou autre Émile Louis semble aujourd’hui s’essouffler. Plusieurs raisons peuvent expliquer une telle évolution, comme l’apparition des nouvelles figures criminelles terroristes qui ont probablement durablement capté et orienté l’attention du public et des institutions sur une autre forme de multicide (meurtres à victimes multiples).
L’apparition de la catégorie de tueur en série est repérable dans le temps et dans l’espace. Et, quand nous nous penchons sur l’histoire de cette catégorie, nous nous rendons compte qu’elle est finalement apparue récemment et de manière assez soudaine. Cela ne signifie pas que les phénomènes de multicide soient nouveaux. En réalité, cette innovation terminologique a contribué à introduire une nouvelle catégorisation de ce phénomène et d’autres phénomènes adjacents. La catégorie de serial killer apparaît au cours des années 1970 aux États-Unis dans un contexte de panique morale alimentée par une croissance très importante du taux d’homicide. Cette « nouvelle » catégorie criminelle va devenir en quelques années le sujet aux États-Unis de controverses scientifiques et d’une intense médiatisation, participant à en faire un problème social national avant de s’étendre à une échelle internationale comme un mal universel. Les travaux américains, en particulier ceux diffusés par le FBI, bien que problématiques du point de leur méthodologie, ont ainsi pu longtemps servir de prisme de lecture des meurtriers sériels français comme dans l’affaire des disparus de Mourmelon au cours de laquelle des gendarmes français se rendront à l’académie du FBI à Quantico pour se former.
Livre_Aurelien_Dyjak.jpgToutefois, si le serial killer américain est devenu une sorte d’anti-héros à l’image du personnage de fiction américain Dexter, le tueur en série français n’a pas connu le même succès. Francis Heaulme, l’un des tueurs en série français les plus cités dans les écrits consacrés au meurtre en série, ne correspond pas par exemple au prototype du serial killer américain : un tueur organisé, rationnel, agissant seul, sexuellement motivé et charismatique. Il s’en éloignerait plutôt. La sérialité n’implique pas nécessairement, en effet, la similarité entre les différents meurtriers à victimes multiples. Par exemple, alors que certains serial killers américains comme Ted Bundy ou Edmund Kemper ont pu tenter d’exploiter au mieux leur médiatisation, contribuant ainsi à la fascination du public, les tueurs en série français ne sont pas aussi prolixes.
Si nous attendons de Francis Heaulme qu’il nous livre le sens à donner collectivement à son parcours, nous risquons d’être déçus. Nombreux sont ses interlocuteurs qui ont pu souligner la difficulté à tisser une interaction avec lui. Ce 15 mai, il se déclare encore innocent dans l’affaire de Montigny : « Je vais quand même pas inventer ». De toute façon, ce sens ne peut se réduire au point de vue particulier d’un Francis Heaulme ou d’un Guy Georges ou même plus largement aux observations réalisées sur la catégorie de tueurs en série. Depuis des décennies, nous « rentrons dans les têtes » des tueurs en série qui nous livrent, certes, de nombreux récits personnels parfois éclairants. Mais ces aller-retours dans ces esprits dérangés nous renforcent surtout dans notre sentiment d’irréversibilité face à cette violence meurtrière et risquent de nous faire perdre de vue les enjeux liés à la mise en discours de ces parcours. Il ne faut pas oublier que les figures du « tueur en série » comme aujourd’hui celle de « djihadiste » nous conduisent à repenser le savoir disponible. Il convient donc d’être vigilant face à des catégorisations trop rigides voire manichéennes.
Si la catégorie de tueur en série a pu apparaître et se stabiliser dans le temps, ce n’est pas par accident ou la seule fascination parfois morbide du public. Cette catégorie a été portée par des acteurs sociaux occupant des positions aussi diverses que journalistes, scientifiques, représentants d’associations de victimes, ou politiques qui ont problématisé la catégorie et participé à sa publicisation. C’est également en raison de l’inclusion de celle-ci dans une catégorie englobante de criminels sexuels qui lui préexistait et de son rapprochement ensuite avec la problématique des maltraitances infantiles, dont les abus sexuels, qui ont pu contribuer à la genèse de ces meurtriers. Autrement dit la figure du tueur en série a participé à imposer un regard sur le monde notamment en mettant en avant la nécessité de la protection de l’enfance. L’observation du parcours de Francis Heaulme est à ce titre révélatrice d’un ensemble d’échecs scolaires, professionnels, relationnels et sentimentaux qui ont contribué à le marginaliser. Il ne s’agit pas de faire de ce constat la cause unique de son parcours criminel. Ce type de répétition criminelle suppose en effet une analyse plus complexe. Il n’en reste pas moins que la notion de sérialité dans le meurtre en série soulève, en toute hypothèse, une réflexion sur les modalités de la catégorisation sociale de personnes. Dès lors, au-delà des explications proposées de ces comportements criminels, il convient de s’interroger sur l’apparition et les usages de cette catégorie en tant que produit de l’activité sociale. Car si finalement dans ce nouveau procès l’esprit de Francis Heaulme reste insondable, la lassitude peut aisément faire suite à l’illusion de pouvoir comprendre et nous empêcher de nous mettre d’accord sur ce qui est.
Or, si cette catégorie de tueur en série a pu fixer sémantiquement un ensemble complexe de problèmes sociaux (les maltraitances infantiles, le contrôle social des délinquants sexuels, les inégalités scolaires, etc.), l’analyse de la « construction sociale » de cette catégorie peut satisfaire en partie notre curiosité. De ce point de vue, Francis Heaulme n’est pas inauthentique même s’il ne reconnaît pas sa culpabilité qui reste dans cette affaire matériellement difficile à démontrer. Il n’a tout simplement pas les moyens cognitifs de s’engager dans une explication et une justification de son parcours portées à un niveau de sophistication qui permettrait de satisfaire notre curiosité. Il est donc à craindre que nous restions dans notre incertitude à l’issu de ce procès. Il convient alors de s’interroger sur ce qui amène les acteurs sociaux à se poser certaines questions et sur la manière de les poser, d’analyser comment le tueur en série a pu, en tant que catégorie, acquérir une certaine densité. Les meurtres en série n’ont pas toujours été considérés comme un type spécifique de criminalité mêlant folie et sexualité comme dans le cas des catégories de serial killer et de tueurs en série. Cette nouvelle catégorie criminelle a bien au contraire contribué à imposer un certain regard sur le monde notamment en mettant l’accent, sur les problèmes liés à la sexualité, sur la nécessité d’un contrôle social de l’enfance du point de vue de la protection de l’enfance et de la prévention précoce de la délinquance. L’inconsistance de Francis Heaulme est ainsi révélatrice de la robustesse des savoirs mobilisés dans le cas des tueurs en série, qui peuvent se transformer en autant d’attentes normatives et donc d’insatisfactions. En ce moment Francis Heaulme nous impose une épreuve de réalité. Que devons-nous tenir pour vrai aujourd’hui ? Dès lors, sa culpabilité n’est pas le seul enjeu. Il serait donc dommageable que ce nouveau procès associé à une actualité notamment marquée par la radicalité terroriste ne nous fasse oublier ces enjeux qui sont communs aux différentes formes de multicide (meurtres en série, meurtres de masse dont le terrorisme, etc.), tout simplement parce que Francis Heaulme n’est pas convaincant.

Aurélien Dyjak
Docteur en sociologie, chargé d’enseignement en sociologie à l’Université d’Aix-Marseille et chercheur associé au LAMES (Aix-Marseille Université & CNRS, Aix-en-Provence), auteur de Tueurs en série : l’invention d’une catégorie criminelle, Rennes, PUR, 2016.


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