Le premier enseignement est l’incohérence de décisions qui se révèlent désastreuses au fil du temps.
Il faut se souvenir des évènements de violences urbaines de 2005. Après cet épisode long et contagieux qui avait conduit à l’état d’urgence, tout le monde avait pointé la distance entre une police d’intervention et la population de Clichy Sous-Bois. Pour l’occasion on avait ressorti le dossier du Commissariat de Clichy réclamé depuis des dizaines d’années ainsi le nouveau Commissariat fût construit et inauguré en 2010. Rappelons que jusqu’alors c’est le Commissariat du Raincy qui couvrait Clichy sous-bois et Montfermeil ce qui évidemment était incohérent du point de vue des populations et des problèmes de sécurité rencontrés. Alors, se pose la question de savoir si aujourd’hui la situation a tellement évoluée favorablement pour que l’on prenne la décision de remettre de la distance entre le service public police et la population ? Sur le secteur concerné quel Commissariat va fermer puisque le besoin s’est fait sentir en 2005, a été comblé en 2010 et remis en cause en 2017 ? Mais aussi on peut légitimement s’interroger sur le pourquoi d’un tel revirement ?

Le pouvoir exorbitant de la Préfecture de Police de Paris

Pour avoir une chance de comprendre l’incohérence de ces décisions qui manifestement font peu de cas de l’efficience du dispositif pour le service public de sécurité, il faut se replonger dans l’histoire de la Préfecture de Police. C’est à la fois passionnant et fastidieux alors revenons simplement aux plus récentes évolutions qui sont à contre-courant si l’on souhaite retenir les leçons de l’histoire. Lorsque la police devient nationale, la préfecture de police reste une entité à part au sein du ministère de l’intérieur. Dans ce contexte la concurrence entre services est féroce jusqu’à l’épisode de l’affaire Ben Barka en 1966 qui cette fois fait la démonstration de la trop grande autonomie de cette puissante PP. Les compétences de la préfecture de Police étendues aux départements de la petite couronne se réduisent aux limites de Paris intra-muros. Déjà à cette époque il était perçu que le problème majeur d’une trop grande étendue de la zone de compétence faisait que le préfet de police donnait toute priorité sur les problèmes parisiens face aux problèmes des banlieues vraisemblablement pour mieux consolider son poste qui reste à ce jour le plus convoité parmi les préfets. Mais la PP a continué malgré tout à cultiver son indépendance et puis au fil du temps elle a, à nouveau tenté d’élargir son influence au sein du Ministère de l’intérieur avec succès puisque contre toute logique en 2009 la compétence de la PP a été élargie aux 3 départements de la petite couronne retournant ainsi à une situation antérieure à 1966.
La PP à cette époque est une police dotée de moyens surdimensionnés par rapport à la Sécurité Publique compétente sur la petite couronne. La potentielle efficacité de la PP n’était donc pas due à un type d’organisation mais à une simplification de la tâche sur un petit périmètre en effet plus de dotation et moins de zone de surveillance sur un dispositif de surveillance aléatoire tel qu’il est en vigueur s’avère plus aisé.
Mais la PP n’en reste pas là, elle a amputée l’effectif de la Sécurité Publique mais en 2014 elle accroît encore sa compétence sur la grande couronne et le dispositif de gendarmerie qui s’y trouve. La PP a évidemment à ce jour conservé ses priorités pour Paris intra-muros de sorte que l’on peut mieux comprendre l’idée de fermeture de Commissariats en région Parisienne...

Quelle relation police/population ?

Le deuxième enseignement est relatif à la mise en œuvre de la notion de proximité dans la relation police/population. On peut supposer que l’éloignement du service public de sécurité de la population ne peut concourir à une meilleure proximité. Donc on peut en conclure que la réorganisation structurelle comptable a continué de prévaloir pour ces décisions de fermeture alors qu’officiellement la question a été posée et qu’à ce jour aucun gouvernement depuis 2002 n’a pris de décision sur le sujet. Sauf qu’au fil du temps la relation police/population a fini par s’imposer comme enjeu primordial pour tenter de retrouver une certaine efficacité policière, surtout dans les banlieues. En somme, restons attentif sur les décisions à venir concernant l’organisation structurelle des services. Il faut rappeler que l’enjeu de sécurité sur le sujet touche l’ensemble de la population et que cet enjeu ne tient pas que sur des problématiques de missions réputées de « basse police » comme la circulation ou autres, opposées aux missions de « police noble » comme le judiciaire ou le terrorisme.
Pour s’en convaincre il faut juste observer que sur les territoires de la République vivent des familles Françaises aux origines multiples. Dans les banlieues réputées difficiles pour lesquelles la question de la mise en œuvre d’un meilleur service public de sécurité se pose. Ces familles vivent dans l’espoir de construire un bel avenir à leurs enfants. Ces enfants de la république peuvent s’appeler Merabet, l’un s’appelait Ahmed il était policier et il est mort pour la France, abattu par des terroristes l’autre s’appelle Mahiédine et il a fait le choix du terrorisme. Le terrorisme ne nous arrive pas de contrées lointaines, il est en jachère ici et là sur le territoire et cette réalité va nous obliger à revisiter la pratique policière en intégrant dans les banlieues la prévention, la détection précoce, la proactivité, etc. Il est peu probable qu’un Commissariat géant à la préfecture de police puisse correspondre à une proximité suffisante pour répondre aux besoins des populations de Mantes-la-Jolie ou de Saint-Denis.

Le poids d'une hiérarchie de policiers-technocrates au ministère de l'Intérieur

Le troisième enseignement est une constance décisionnelle malgré les évidents manques de logique. En 2002 le ministre de l’intérieur n’a jamais avoué que la hiérarchie sommitale du Ministère s’est employée à dépecer les dispositifs de proximité mis en place en 1999. Pourtant la gestion comptable du chiffre d’affaires/suppression de postes s’est installée au détriment de l’efficacité policière (on sait aujourd’hui que plus d’affaires traitées n’est pas l’indicateur phare de l’efficacité policière). En 2007 la logique s’est évidemment poursuivie mais que s’est-il passé en 2012 ? Eh bien dans ce dossier en tout cas il y a eu une grande continuité malgré les discours et le questionnement officiel sur cette fameuse proximité. En 201,7 la stratégie de 2002 perdure malgré les échecs alors il est normal de s’interroger sur cette constance. Peut-être, est-elle la résultante de la force d’inertie Institutionnelle. La hiérarchie sommitale technocratique remplit elle sa mission de conseil auprès du pouvoir exécutif ou se contente-t-elle de reproduire les schémas structurels qui sécurisent leurs parcours administratifs ? Au moins dans ce dossier on perçoit la puissance conservatrice d’une PP plus soucieuse de croitre que d’accroitre la qualité de service public. En tout état de cause, si cette hypothèse se confirme, cela veut dire que si selon Clemenceau la guerre est une chose trop sérieuse pour la confier aux « chefs » militaires, il en est de même pour la mission de police qu’il ne faudrait pas confier aux seuls « chefs » de la police…

Andy CRUPS
Officier de police

Illustration : migrosmagazine