Emile Durkheim (1858-1917) fut accusé des mêmes torts dès la parution de ses Règles de la méthode sociologique, en 1895.
Raymond Boudon (1934-2013) reprit plus tard la critique en opposant le « holisme » supposé du fondateur de la sociologie (les phénomènes sociaux ne peuvent être expliqués que par d’autres phénomènes sociaux) à l’« individualisme méthodologique » que lui-même promouvait en s’inspirant du sociologue allemand Max Weber (1864-1920).
Selon cette doctrine, on peut a contrario comprendre ces phénomènes sociaux comme résultant de l’action des individus. La critique était vive : à l’entrée « holisme » de son Dictionnaire critique de la sociologie (PUF, 1982) figurait logiquement un renvoi vers la notice consacrée à Durkheim mais, plus surprenant, un autre vers celle consacrée au concept de totalitarisme !

Flatter les instincts les plus bas

Sous la plume de Bronner et Géhin, le holisme honni est devenu « hyperculturalisme » et l’« individualisme méthodologique » naguère défendu s’est mué en « sociologie analytique ». Mais le diagnostic reste le même : la sociologie considère majoritairement et à tort l’action humaine comme entièrement déterminée par des structures sociales cachées ; elle donne à ces structures des noms abstraits (l’État, la société…), leur attribue un pouvoir exagéré sur les individus et, pire, des « intentions », comme celle de reproduire l’ordre existant ou de dominer les plus faibles.
Pour les deux auteurs, cette sociologie flatte l’individu dans ses instincts les plus bas et conforte ses intuitions les plus erronées, comme l’idée que nous sommes victimes de projets malveillants. « Ainsi, disent Bronner et Géhin, lorsque nous sommes coincés dans un embouteillage, devons-nous nous contrôler pour ne pas être obscurément exaspérés par la masse des automobilistes comme s’il s’agissait d’une seule personne mal intentionnée à notre égard. » Cette sociologie ne devrait finalement son succès qu’à « l’héroïsme abordable qu’elle procure à ceux qui donnent volontiers dans l’indignation et qui se veulent du côté du Bien aux dépens du Vrai », ou plus simplement encore à l’impression qu’elle donne, à moindre coût, d’être un peu plus intelligent que les autres.

Puiser dans la psychologie expérimentale et les neurosciences

Pour Bronner et Géhin, il serait urgent de rompre avec ces raisonnements et d’aller puiser dans les recherches menées par la psychologie expérimentale et les neurosciences. Leur présentation de ces recherches sur le fonctionnement du cerveau est la part la plus originale du livre. « Certains réflexes sensori-moteurs, constatent-ils par exemple,n’échappent pas à l’empire du vouloir » : au prix d’une certaine dépense d’énergie, l’individu serait capable de reprendre le contrôle de son activité et de s’affranchir de ses routines, démentant jusque dans son anatomie le principe du déterminisme social.
D’où vient alors la gêne qui s’empare du lecteur au fur et à mesure qu’il progresse dans la démonstration ? Peut-être du fait que les auteurs ne s’appliquent pas toujours la rigueur analytique qu’ils attendent des autres. Ainsi, un ou deux paragraphes de Bourdieu, quelques phrases de Lahire, un peu de Butler, de Foucault, de Marcuse et même d’Alain Souchon (« on nous inflige/ Des désirs qui nous affligent… ») suffisent dans ce livre à faire de la sociologie « déterministe » un épouvantail, dont les méfaits supposés laissent pantois : rien de moins que la déresponsabilisation des individus, la montée du complotisme et l’aggravation des inégalités !
La gêne vient peut-être aussi de la posture en surplomb adoptée par les auteurs. Ceux-ci ne pensent pas seulement que l’individu qu’ils étudient est doté d’un cerveau. Pour Bronner et Géhin, le sociologue analytique fait lui aussi évidemment œuvre de sa raison. Par une magie sur laquelle étrangement rien n’est dit, il s’est ainsi émancipé de tous les biais de raisonnement propres à l’espèce du sociologue déterministe…

Une base souvent spéculative

Il faut dire que Bronner et Géhin ne s’aventurent guère sur les terrains boueux où d’autres sociologues, soucieux de vérification empirique, mènent des enquêtes et collectent les faits qui leur permettent d’étayer leurs hypothèses. Le sociologue analytique préfère, semble-t-il, rester dans son cabinet de curiosités, où il peut à loisir reconstituer les expériences sociales des individus sur une base souvent spéculative en se demandant, par exemple, pourquoi nous nous arrêtons au feu rouge ou combien de temps nous mettons à réagir à telle ou telle situation.
Quant aux expériences qui démontrent en laboratoire l’activation de certaines zones du cerveau sous l’effet de stimuli, nous indiquent-elles quelque chose sur l’action sociale, historiquement située et en situation d’interaction, à laquelle s’intéresse la sociologie ? Max Weber, embarqué ici dans la défense d’un rationalisme zélé qu’il qualifiait pourtant lui-même de « malentendu monstrueux », avait proposé une réponse dès 1908 en rejetant les conclusions de ce que l’on appelait alors la « psychophysique », au motif qu’elles n’étaient pas assez « pragmatiques ». Étant donné l’importance que prennent les sciences cognitives aujourd’hui, il ne serait pas inutile que le débat se poursuive dans les années à venir. Loin des anathèmes.

GILLES BASTIN, professeur de sociologie à Sciences Po Grenoble et collaborateur du « Monde des livres »