Pour rappel, l’évacuation de la Sorbonne et le refus de toute écoute de la revendication étudiante va conduire à l’élargissement du conflit qui se conclura par la dissolution de l’assemblée nationale. Au plus fort de la violence, le 6 Mai, 300 policiers sont blessés et on réalise 422 arrestations. Le 10 Mai à 12 000 étudiants on oppose 6 255 policiers dont 247 seront blessés et 469 manifestants seront arrêtés.

Aujourd’hui, au-delà de la gestion politique qui reste l’une des composantes de la gestion de crise les forces de sécurité doivent gérer entre renseignement opérationnel et gestion de la violence. Concernant le mouvement dit des gilets jaunes, s’il est encore trop tôt pour une analyse globale tout un chacun a bien compris les erreurs stratégiques commises par les états-majors dans la gestion des évènements notamment sur la capitale. A défaut d’explication officielle les commentateurs comme à leur habitude déclinent une parole d’expert sans pour autant connaître les fondements de l’Ordre Public à la Française qui jusqu’au début des années 2000 était réputé comme l’un des dispositifs les plus performants au monde puisque l’on parvenait à manifester en France parfois avec violence sans pour autant que l’on ait recours à une riposte létale.
Concernant, par exemple la charge menée par une compagnie de district pour protéger l’arc de triomphe que l’on a pu voir de l’intérieur et de l’extérieur, comme pour les autres images de ce maintien de l’ordre il est évident que les groupes de charge ne sont pas en rapport avec la détermination et le nombre des manifestants. Il semble évident également que derrière ces groupes de charge il n’y pas d’unité en soutien pour relayer et tenir la position. Sans masse compacte et ordonnée il n’était pas étonnant que nombre d’unités aient été débordées. IL est évident que l’utilisation de 10.000 grenades et des camions à eau ne pouvait constituer le cœur de la réponse aux débordements violents mais pour autant, lorsque l’on évoque pour une meilleure mobilité, le recours à des experts de la police judiciaire constitués en B.R.I. et l’engagement de l’armée, outre l’insulte faite aux unités qui ont fait face aux violences, il faut se poser la question : comment en une vingtaine d’années est-on passé de l’excellence à la médiocrité dans la gestion du Maintien de l’Ordre ?

Rappels historiques

La gestion d’une crise d’ordre Public se réalise en trois temps dont deux appartiennent aux forces de sécurité : le renseignement et l’intervention. C’est durant le XIXème siècle et dans une république jeune et inexpérimentée que le problème s’est posé avec le plus d’acuité. En effet plusieurs mouvements populaires réprimés par l’armée ont débouché sur des révolutions : 1830 environ 1000 morts civils et militaires, 1848, environ 350 morts, 1871, environ 8000 morts. Ainsi après la première guerre mondiale les républicains souhaitent se doter d’une force civile mobile consacrée à l’ordre public car l’armée employée jusqu’alors ne parvenait pas à mettre un terme aux crises. En effet, cette force militaire en partie constituée par le recours à la conscription était tactiquement inopérante soit elle tirait sur la foule sans discernement ne disposant pas de doctrine ni d’équipements adéquat, soit elle se ralliait à la foule puisque la troupe avait pour mission de défendre la nation et son peuple.
C’est seulement en 1926 qu’après bien des tergiversations une loi de finance a permis de recruter des gendarmes que l’on a formé pour intervenir dans le cadre des troubles à l’ordre public sur l’ensemble du territoire : la garde mobile.
Après le second conflit mondial en 1944 une force mobile d’essence civile est venue compléter le dispositif : les Compagnies Républicaines de Sécurité. Ces unités disposaient d’une doctrine : le rétablissement de l’ordre public ne devait pas occasionner de troubles supérieur à celui existant. Cela voulait dire que l’on devait faire preuve de discernement dans l’usage de la force. Quelques années plus tard c’est un Officier de C.R.S qui lors d’un documentaire avait résumé cela dans une formule lapidaire : « Nous on fait parfois des bosses mais pas de trou ».
Muni d’une doctrine et d’un équipement adapté les forces mobiles sont devenues incontournables lors de chaque crise. L’ordre Public dans la capitale revêtant un caractère spécifique une troisième composante de maintien de l’ordre existe il s’agit des compagnies de district. Ces trois types d’unités disposent de par leur histoire et leur structure de qualités opérationnelles distinctes. Ce dispositif a été sollicité dès 1947 lors des grèves insurrectionnelles induites par la violence politique de l’époque, les Compagnies républicaines de sécurité sont alors le fer de lance de l’ordre public. Jusque dans les années 80 le dispositif reste inchangé et performant, des évolutions concernant le matériel notamment à la lumière des évènements de 1968 viennent compléter une force à qui l’on permet alors l’innovation. C’est notamment pour ne pas confondre les unités intervenantes que les C.R.S. réclament les bandes jaunes sur leur casque. Par la suite, le pouvoir politique remet en cause le dispositif dans son ensemble, les effectifs commencent à baisser de même que les moyens mais quelques épisodes violents démontrent néanmoins l’utilité de l’outil. A titre d’anecdote et pour résumer l’ambiance le vert Gérardmer ou kaki utilisé comme couleur des véhicules de C.R.S. est abandonné au profit du blanc plus pacifique ! C’est l’époque durant laquelle le conseiller en sécurité Alain Bauer devenu criminologue depuis n’hésite pas à fustiger une garde prétorienne à disposition de l’état au lieu de servir le citoyen face à la délinquance.
Plus tard en 1995 c’est une réforme d’ampleur des corps de la police qui contribuera à l’érosion structurelle, doctrinale et tactique du dispositif d’Ordre Public. Aujourd’hui les difficultés rencontrées par les commandants d’unités sont multiples. Pour la Gendarmerie mobile elle est toujours dotée de moyens lourds qui permettent la défense des lieux stratégiques, en revanche la jeunesse des effectifs, la réduction des gradés spécialistes et des entraînements pose des problèmes. La gendarmerie n’a jamais souhaité que les « mobiles » soient des unités composées dans leur ensemble de spécialistes.
Pour les compagnies de district de la préfecture de police paris, elles rencontrent des problèmes d’effectif et d’entraînement. Elles sont surutilisées sur nombre d’évènements festifs et revendicatifs mais trop peu en unité constituée de sorte que la cohésion d’ensemble est plus difficile à obtenir.
Pour les C.R.S. qui étaient devenus depuis longtemps la composante incontournable de la gestion des foules festives ou revendicatives, ils ont été les plus exposés aux évolutions du dispositif d’ordre Public. Outre la problématique de l’effectif et des moyens, les boucliers structurels et l’évolution de la doctrine ont au fil des ans détricotés un système qui pourtant a maintes fois démontré son efficience.

Effectifs

L’effectif d’origine d’une compagnie était de 210 fonctionnaires ce qui assurait une permanence opérationnelle à tous moment de 126 sur le terrain. A son origine la compagnie devait être disponible pour répondre à toutes les exigences opérationnelles, un système rodé de rappel et de déplacement permettait de disposer d’un renfort substantiel pour gérer tel ou tel évènement d’ordre public. Par ailleurs ce renfort ponctuel permettait d’obtenir sur l’ensemble du territoire une homogénéité de fonctionnement.
Dans les années 90 cet effectif a été ramené à 180 ce qui assurait environ 108 sur le terrain. A cette époque il fallait structurer le travail des CRS sur les axes autoroutiers de leur compétence et c’est la structure qui a dû opérer une nouvelle répartition des effectifs. Le travail en unité constitué pouvait se poursuivre car les sections étaient encore suffisamment étoffées.
Aujourd’hui les compagnies disposent d’un effectif de 125 fonctionnaires ce qui peut garantir 75 sur le terrain. Si l’on rajoute la diminution du volume horaire et l’intensification de l’emploi des forces qui font en moyenne 220 jours de déplacement par an, on peut percevoir facilement les limites du système. Une unité sur le maintien de l’ordre doit être le plus autonome possible ce qui devient à ce seuil très difficile. La cohésion de l’unité se construit grâce à un travail en commun régulier réalisé grâce à de la formation continue et aux déplacements. Aujourd’hui il n’est pas rare que les unités ne suivent plus les séances de formation et d’entraînement et elles sont de plus en plus éclatées lors de leur déplacement.
Dès lors, comment pouvez-t-on penser que l’on puisse réaliser le même travail ? Depuis 2007 on estime à 11 unités l’effectif perdu pour les compagnies mais au-delà des choix politiques concernant l’affectation des effectifs, il eut été salutaire de dissoudre certaines compagnies pour permettre de conserver un potentiel minimal permettant de conserver la pérennité du système. En somme en plus des choix comptables discutables, l’hypocrisie c’est d’avoir fait croire que l’on pouvait conserver les mêmes stratégies et tactiques opérationnelles.

Moyens

Dans la même logique comptable les moyens notamment au niveau des parcs automobiles se sont singulièrement réduits. Là encore la mobilité des unités passe évidemment par des moyens roulants en nombre et entretenus. Aujourd’hui il n’est pas rare que les unités se prêtent des moyens roulants en raison de pannes récurrentes dues à la vétusté de l’ensemble. Pour le reste des matériels il en est de même, ce qui évidemment obère également la qualité d’ensemble du travail fourni.

Structure hiérarchique au sein de la direction

La réforme structurelle des corps et carrières de 1995 va avoir un impact énorme sur la ligne hiérarchique de la police nationale. Pour les CRS c’est encore plus ressenti qu’ailleurs car au-delà du management classique un gradé et un Officier de CRS ont un rôle de spécialiste à jouer pour parvenir à s’adapter aux situations diverses qui peuvent aller d’une intervention en milieu carcéral à une intervention sur un rétablissement de l’ordre violent en passant par une intervention en protection des foules festives.
Pourtant depuis 1995 les commissaires de Police qui ont été positionnés comme les chefs de la Police sont affectés en CRS sans connaître le fonctionnement de l’unité de base : la compagnie et par ailleurs ils font généralement une « mobilité » professionnelle car ce n’est pas dans cette direction active que les perspectives de carrière sont les meilleures pour eux. La conséquence est facile à imaginer, car si dans le passé 80 à 90 % des cadres CRS réalisaient la majeure partie de leur carrière au sein des CRS ce qui était un gage de réelle spécialisation aujourd’hui une bonne partie de la hiérarchie vient faire un intérim dans les CRS pour repartir peu après généralement en Sécurité Publique. Cette gestion de la ressource humaine a de facto fait baisser le niveau de spécialisation de l’ensemble.

Doctrine

La doctrine initiale des unités a évolué sur deux points majeurs que sont la judiciarisation de l’ordre public et le rôle du commandant de la force publique. Un effet collatéral de la déstructuration hiérarchique des CRS, est que non seulement nombre de cadre font un court passage mais ils importent souvent des logiques de fonctionnement de la direction de la sécurité publique qui sont des logiques de généralistes et non de spécialistes. Un exemple flagrant est la judiciarisation du maintien de l’ordre au détour des années 2000 alors que jusque-là les interpellations durant le maintien de l’ordre visaient à neutraliser momentanément les leaders négatifs la demande a été de pénaliser les mauvais comportements des manifestants. En 1968 lors des journées les plus dures du mouvement on compte un peu plus de 400 interpellations. En réalité ces interpellations étaient des conduites au poste pour vérifications d’identité. Le travail procédural était des plus réduits et les services de renseignements pouvaient alimenter leur fichier. En 2018 lorsque l’on compte un millier d’arrestations c’est une toute autre histoire, on souhaite punir pénalement les mauvais comportements. Le bilan : un investissement procédural énorme pour des acteurs plus naïfs que casseurs. Ce travail est stérile et fait montre d’une mauvaise connaissance de la psychologie des foules et donc du métier de maintien de l’ordre. Au lieu de mobiliser les unités à interpeller à tour de bras il faudrait rester concentrer sur les leaders car une foule n’est pas une addition de réflexion mais seulement l’adhésion aveugle au leader occasionnel qu’il soit positif ou négatif.
Tout a commencé à Saint Dizier ou lors d’un débordement de violences urbaines un chef de service a eu l’idée géniale de récupérer de l’ADN sur les pierres jetées dans les vitrines. Dès lors la logique était lancée et montre aujourd’hui sa limite.
Enfin j’ajoute qu’il est toujours dangereux lors d’un maintien de l’ordre avec des unités structurées d’y adjoindre des logiques et des comportements judiciaires qui sont antagonistes à la doctrine générale de maintien de l’ordre, le fait pénal importe moins que l’intégrité physique des manifestants et des policiers.
Jusque dans les années 2000 les commandants d’unité pouvaient garder la main sur l’emploi de leur unité se dissociant ainsi de la chaîne administrative classique. Le pouvoir administratif demande à la force publique d’intervenir sans pouvoir interférer dans l’emploi de la force. En la circonstance les chefs d’unité ont toute latitude pour choisir leur tactique d’intervention et faire usage de la force en fonction de la situation. Aujourd’hui, surtout sur la capitale ce sont des fonctionnaires retranchés dans une salle de commandement bien douillette mais loin de l’évènement, qui tente de faire manœuvrer les unités en regardant les caméras. Ce faisant les chefs d’unité sur le terrain se retrouvent exécutant d’un maintien de l’ordre qu’ils devraient gérer, alors que l’image des caméras ne donne pas forcément la véritable situation de conflictualité. C’est un énorme problème car ôter la capacité d’initiative du terrain c’est l’assurance de minorer les capacités opérationnelles.

Face à ses handicaps et à un mouvement protéiforme et par nature non violent puisque ce sont en majorité des femmes et des retraités qui occupent les ronds-points, la réponse d’ordre public doit innover au lieu d’utiliser les grosses ficelles de l’agitation – propagande. Ce n’est pas en quelques semaines que l’on va revenir sur les errances de ces dernières années en matière de maintien de l’ordre. Par ailleurs il faudra trouver une parade démocratique et cohérente à cette forme de désobéissance civile qui ne passera pas exclusivement par un arsenal militaire tel que l’emploi des blindés et des chevaux.
En revanche, dans un futur proche il faudra repenser le maintien de l’ordre et ses unités et si l’on souhaite un retour à « l’excellence » il faudra déterminer des moyens qui ne peuvent être une variable d’ajustement d’autres forces de sécurité. Il sera nécessaire de donner un statut unique aux agents des unités de force mobile dans lequel on prendra en compte la spécificité de la mission, ainsi nous aurons un dispositif homogène, spécialisé et efficient car il est évident que loin d’être un coût une force mobile doté de grande capacité d’adaptation aux missions évite la création de postes territoriaux pléthoriques. Enfin l’ordre public républicain ne peut s’accommoder d’un recours excessif aux moyens pyrotechniques qui en réalité tentent de pallier les insuffisances actuelles de même faire procéder à des arrestations par des agents intervenant hors cadre de l’unité constituée, qui visent à punir au lieu de protéger est le premier pas vers le renoncement à la liberté de manifester qu’il a fallu plus d’un siècle à conquérir.

Andy CRUPS
Officier de police

Photo : rtl.fr