Dans un ouvrage assez largement européo-centré, Nir Arielli insiste d’abord sur l’énigme que posent ces personnes, dont la décision constitue une sorte de scandale national, voire ontologique : en effet, elles violent une norme internationale selon laquelle un homme qui s’engage dans l’armée le fait pour l’armée de son propre pays. Ensuite, il pose l’énigme de la motivation (p. 66-69), et décrypte la quête de sens chez ces volontaires, dont la décision ressortit aussi à une forme d’immigration, d’où le recours aux catégories classiques de push and pull (p. 76-80) qui servent de schéma explicatif classique à l’acte d’émigration lui-même. Surtout, l’historien de Leeds University propose une typologie de ces combattants. Dans son chapitre 4 (‘Thoughts of Home’), il évoque quatre catégories types. Premièrement, les ambassadeurs autoproclamés (self-appointed ambassadors) qui constituent une sorte de diplomatie du peuple (diplomacy of the people, p. 101) : ceux-ci entendent représenter symboliquement leur propre nation dans des conflits où le gouvernement de leur pays, par passivité, crainte ou complicité rechigne à s’impliquer. Arielli analyse des décisions de partir au front à l’étranger qui vont du très logique au plus idiosyncratique : cela va, par exemple, des Suédois qui n’ont pas accepté l’agression stalinienne en Finlande et la neutralité de la Suède au colonel français George Henri Anne-Marie Victor qui, échaudé par le traumatisme de l’incident de Fachoda contre les Britanniques (1898), est allé combattre, dans la foulée, du côté des Boers et donc de nouveau contre les Britanniques en Afrique du Sud.

Ensuite, on trouve les « volontaires diasporiques » (diaspora volunteers). Ceux-ci s’envisagent comme appartenant à une « communauté imaginée » (Benedict Anderson) en péril et vivant loin de chez eux. Leur solidarité transnationale mêle des référents ethniques, culturels, religieux, raciaux, linguistiques. On pense par exemple aux Grecs de l’étranger qui se sont mobilisés contre l’Empire ottoman en 1821, à la diaspora juive en 1948 qui a combattu les États arabes autour d’un Israël tout juste créé, ainsi qu’aux diasporas arménienne, kurde et croate plus récemment. Au passage, Arielli évoque le cas de Vidal Sassoon, ce juif volontaire qui allait bientôt faire fortune dans…le shampoing (p. 104).

Les « volontaires transfrontaliers » (cross-border volunteers) s’investissent militairement dans des causes nationales limitrophes, et dont ils partagent l’identité d’un groupe opprimé, en quête d’émancipation, ou d’unification nationale. Garibaldi, né à Nice, est devenu un unificateur de l’Italie et a combattu contre la France. Arielli analyse ensuite d’autres cas semblables lorsque fut démantelé l’Empire ottoman, et beaucoup plus récemment dans le conflit opposant l’Ukraine à la Russie. Quatrième catégorie : les « volontaires dans des conflits de substitution » (substitute-conflict volunteers). De manière assez complexe, ceux-ci se voient comme des défenseurs de leur propre nation mais contrairement aux ambassadeurs autoproclamés, « ils sont des ennemis jurés de leur propre gouvernement » (p. 114). Par exemple, on pense aux Légions Polonaises qui ont combattu avec Napoléon en Italie dans le but, ensuite, de convaincre Napoléon de marcher sur la Pologne pour libérer leur pays. On pense également aux Italiens antifascistes immigrés en France qui ont combattu contre Franco pendant la guerre d’Espagne dans le but ultime, et rétrospectivement illusoire, d’aller ensuite libérer leur pays du joug mussolinien.

Le chapitre 8, portant sur les enjeux mémoriels liés à ces combattants dont certains sont célèbres mais dont la plupart sont des oubliés de l’histoire, est tout à fait passionnant. Et l’on retrouve ici une manière de relier des individus, des groupes ou des causes à la postérité très contrastée au niveau national et international. Arielli évoque avec finesse la fabrique des mythes personnels ou nationaux autour de certaines figures. De façon générale, on regrettera néanmoins que, même si l’ouvrage fait une bonne place à la rationalité ou l’irrationalité de certaines émotions qui président aux choix opérés par ces volontaires, l’historien ne fasse pas une part plus grande à certains outils ordinairement utilisés en science politique et en sociologie, qui permettent d’analyser les raisons pour lesquelles tel ou tel groupe se mobilise, fût-ce ici en prenant les armes. Néanmoins, par son ambition historique et typologique, From Byron to Bin Laden offre une somme d’éclaircissements importants pour qui veut contextualiser, comprendre et (dé)banaliser un des faits principaux des actualités nationales et internationales ces dernières années : le départ de milliers de jeunes pour aller soutenir militairement l’Etat Islamique. Et cela sans jugement moral sur « les causes nobles ou mauvaises » (p. 3) mais en tâchant de démêler l’écheveau complexe des motivations personnelles et collectives.