Dans l’ouvrage Eurafrica : The Untold History of European Integration and Colonialism (Bloomsbury, 2015), les chercheurs suédois Peo Hansen et Stefan Jonsson mettent en lumière et analysent l’une des plus étonnantes anomalies historiographiques, politiques et épistémologiques en Europe depuis 1945. Avec de multiples illustrations (allemandes, françaises, belges, italiennes notamment) qui forcent le lecteur à prendre conscience de la centralité occultée de leur objet d’étude, ils montrent que, de 1920 à 1960, la question de la mise en valeur coloniale du continent africain fut toujours un enjeu central de la construction européenne, enjeu appelé ‘Eurafrique’. L’idée d’ensemble, qui émerge après 1918 mais culmine à la fin des années 1950, est que « l’intégration européenne ne verrait le jour que grâce à une exploitation coordonnée de l’Afrique, de même que l’Afrique elle-même ne pourrait être exploitée efficacement que si les Etats européens coopèrent et mutualisent leurs capacités politiques et économiques » (Trad. O. E., p. 7).

Trouver l’éléphant africain dans la pièce européenne

L’expression anglaise ‘to find the elephant in the room’ illustre l’adage de George Orwell selon lequel voir ce qui est en face de votre nez requiert un combat de tous les instants (‘To see what is in front of one’s nose needs a constant struggle’). Décrire, analyser, conceptualiser cet éléphant africain dans la pièce européenne est précisément ce que font Hansen et Jonsson de façon dépassionnée, clinique, empirique. En 1920, en 1945, au moment du Traité de Rome, les États européens principaux étaient de grandes puissances coloniales ou qui regrettaient de ne plus l’être (Allemagne, Italie) et souhaitaient, avec leurs entreprises et leur capitaux, partager une partie des ressources naturelles du continent noir. Après deux traumatismes continentaux -les deux guerres mondiales-, les grandes nations européennes (ce qui inclut la Grande-Bretagne jusqu’en 1949-1950) envisagèrent leur réconciliation, la fin de leur déclin, leur renaissance continentale face à de puissants rivaux (États-Unis, Union Soviétique, etc.) à travers une mise en valeur coordonnée du continent noir. Ou, pour citer le diplomate Eirik Labonne, dont les schémas eurafricains exerçaient une influence décisive sur François Mitterrand et Pierre Mendès-France : « Pour nous, pour l’Union française, pour l’Union Européenne, les montagnes de l’Atlas devraient être notre Oural, l’Afrique notre Sibérie » (propos de 1948, voir Eurafrica, p. 97).

Ce qui interpelle le lecteur dans l’ouvrage Eurafrica c’est précisément la litanie de noms très connus qui sont associés à la thématique de l’Eurafrique, thématique presque totalement escamotée depuis des décennies. Mitterrand et Mendès, donc, mais aussi, avant 1939, Aristide Briand, Pierre Laval, le Maréchal Liautey et, après 1945, Robert Schumann, Guy Mollet, Raymond Aron, Gaston Deferre, Michel Debré, Leopold Sedar Senghor, Félix Houphouët-Boigny, etc. Pour l’Allemagne, Konrad Adenauer est au centre du débat, tant avant qu’après 1945. En Belgique, la figure de Paul-Henri Spaak, grand bâtisseur européen, est très souvent au cœur des discussions eurafricaines.

On nous aurait menti ?

Les raisons pour lesquelles la dimension eurafricaine de la construction européenne est aujourd’hui oubliée donnent lieu à des analyses fines de la part des deux chercheurs, qui disent d’emblée : « Nous pensons que cette interprétation parcellaire remplit la fonction d’un mythe, celui d’une Union Européenne qui se serait forgée sur des origines pures, une sorte d’Immaculée Conception dont les éléments principaux construisent ensemble une identité européenne idéalisée qui relève en fait du vœu pieu » (p. 5, trad O.E.). Une des meilleures armes politiques contre l’euroscepticisme de droite comme de gauche consiste précisément à répéter à l’envi le récit immaculé de la construction européenne, grâce auquel les ennemis d’hier seraient devenus amis pour construire la paix. C’est ce qu’a fait Bernard Guetta, chef de file médiatique du ‘oui’ au référendum européen de 2005, c’est ce qu’a fait également Emmanuel Macron lui-même pendant la campagne des présidentielles de 2017, à un moment où l’Europe semble elle-même plus décriée encore qu’en 2005. Presque chaque page d’Eurafrica montre la vacuité des schémas historiques hagiographiques qui légitiment l’existence même de l’Union Européenne aujourd’hui, sans que jamais d’ailleurs les auteurs cèdent à la tentation de démonétiser moralement l’Union Européenne. Empiriquement, Hansen et Jonsson rappellent que l’enjeu colonial africain fut au centre des discussions menant à la création d’institutions comme Le Conseil de l’Europe (« un fait presque complètement oublié aujourd’hui » (p. 112)), la Communauté Européenne de Défense, l’OTAN, la CECA, l’OECE (Organisation Européenne de Coopération Économique) ancêtre de l’OCDE, puis bien sûr l’Europe des Six en 1957. Ce travail est effectué en mobilisant des archives jusqu’alors très peu ou pas exploitées (archives historiques de l’Union Européenne à Florence), la littérature déjà existante (revues universitaires en anglais, français, allemand), mais aussi, de manière particulièrement stimulante, les archives de la presse américaine (notamment celles du New York Times).

Parmi les raisons de ce long escamotage, les auteurs s’intéressent de près aux problématiques de guerre froide, selon lesquelles la construction européenne aurait dû son existence avant tout aux antagonismes entre Washington et Moscou. Non pas contre mais à côté de ce récit hégémonique, Hansen et Jonsson montrent bien que l’Europe en tant qu’Eurafrique s’est aussi -surtout ?- envisagée comme une zone émancipée des deux ennemis globaux, un « tiers-monde » de pays riches mais en déclin préservant leur immense pré carré africain. Comme le souffla Konrad Adenauer à Guy Mollet à l’issue de la crise de Suez (1956), « l’Europe sera votre revanche ». Hansen et Jonsson décrivent l’Eurafrique comme « une troisième sphère géopolitique, qui demeurerait hors d’atteinte de toute pénétration soviétique et à distance relative de toute influence américaine directe » (p. 267). Au passage, notons que ce tiers-monde blanc et européen était décrié par des émancipateurs de l’Afrique, Kwame N’Krumah au Ghana, Sékou Touré en Guinée, sans oublier Frantz Fanon lui-même (p. 270-1).

Parallèlement, les auteurs pointent le nationalisme méthodologique « élargi » par lequel l’histoire des continents a trop souvent été appréhendée de manière étroitement continentale. Eurafrica appartient à la collection ‘Theory for a Global Age’ de l’éditeur Bloomsbury. Il y a très peu pourtant de théorie dans ces pages, mais une insistance sur la nécessaire globalisation d’enjeux ordinairement, et étroitement, continentaux. Pour la France, par exemple, une guerre d’Indochine impossible à gagner fit prendre conscience à Mendès-France qu’il n’y aurait de salut hexagonal qu’en Eurafrique, grâce à des investissements européens pilotés par des Français (p. 134-7). Quelques années plus tôt, en Grande-Bretagne, la perte de l’Inde contraignit Londres à se focaliser sur l’Afrique coloniale, d’abord avec puis à côté de l’Europe. Les pages sur la fascination africaine d’Ernest Bevin, ministre travailliste des affaires étrangères, sont particulièrement éclairantes à ce propos (p. 83-90).

L’Algérie et l’immigration

Le traité de Rome a été signé au moment même où s’écrivaient en lettres de sang les « événements » d’Algérie. Dans Eurafrica, Hansen et Jonsson insistent non seulement sur la manière dont les affaires algériennes s’insèrent dans l’histoire de l’OTAN (l’article 6 du traité de l’OTAN mentionne explicitement la défense des départements français en Algérie, sans oublier le déploiement massif de troupes françaises de l’OTAN dans le pays) mais aussi, en s’inspirant des thèses de Martin Evans (Algeria : France’s Undeclared War, Oxford University Press, 2012), sur l’idée selon laquelle l’Eurafrique était l’argument le plus puissant pour légitimer l’action du gouvernement français en Algérie pendant les discussions menant au Traité de Rome. Les auteurs étudient la façon dont l’Algérie était à la fois incluse et exclue du Marché Commun après 1957. Les ressources naturelles considérables découvertes dans le Sahara faisaient miroiter aux industriels allemands la promesse d’une Ruhr dans le désert. Les Britanniques y voyaient là la continuation du colonialisme français mais avec des fonds ouest-allemands (p. 180).

Les références à l’immigration / émigration ont une résonance particulière au regard de la crise migratoire à laquelle l’Europe fait face. En effet, une partie de la mise en valeur de l’Afrique reposait, dans les schémas eurafricains, sur l’immigration européenne en Afrique. Ironie de l’histoire : des voix influentes en Italie se faisaient entendre pour qu’une partie des classes pauvres d’Italie du Sud émigrent en Lybie, en Erythrée, en Ethiopie. Un peu plus tard, Rome craignait l’intégration de l’Algérie (coloniale) dans l’Europe des six, notamment parce que les immigrés algériens en France pourraient fragiliser la position des immigrés italiens en Lorraine ou ailleurs. Enfin, si Senghor craignait une immigration massive de ‘petits-blancs’ dans le continent noir (p. 189), les puissances européennes optèrent assez vite pour une émigration choisie, de personnel qualifié pour travailler dans des entreprises de mise en valeur des ressources africaines. Des « expatriés », donc, pas de simples immigrés européens sur le continent noir (p. 116).

Pour rendre compte de la centralité historique de l’Eurafrique et ensuite, à partir des années 1960, de sa brutale disparition, Hansen et Jonsson empruntent à Fredric Jameson le concept de ‘vanishing mediator’, difficilement traduisible en français, et normalement appliqué à la théorie de Weber sur l’Ethique protestante. En conclusion de leur ouvrage, ils avancent : « Avec le recul historique, la fonction de l’Eurafrique a été de maintenir des relations de domination préexistantes grâce à un changement de lexique. Ayant rempli cette fonction, le concept d’Eurafrique ‘disparaît’, donnant ainsi l’impression d’une rupture, d’une discontinuité coloniale : entre le colonial et le postcolonial, entre l’avant et l’après de l’intégration européenne, entre la suprématie blanche et le ‘partenariat’, entre ‘l’exploitation coloniale’ et ‘le développement’, la ‘mission civilisatrice’ et ‘l’aide au tiers-monde’, rupture qui trouve un symbole commode dans l’annus horribilis de 1957. Celle-ci coïncide en effet avec la mise en place d’une communauté eurafricaine par le Traité de Rome mais aussi avec l’indépendance nationale du Ghana, premier territoire africain à mettre fin à l’assujettissement colonial » (Trad. O. E., p. 256-7). Finissons par saluer cet ouvrage particulièrement important et étonnons-nous de ce qu’en France il n’ait pas été plus retentissant. Il faut dire que les refrains hagiographiques des Guetta et Macron et les critiques de Marine Le Pen comme de Jean-Luc Mélanchon ont un point commun très important : ils sont tous déconnectés de cette partie importante de l’histoire qui a pour nom ‘Eurafrique’.