Les premiers évènements de violences urbaines se déroulent dans les quartiers défavorisés de la banlieue Lyonnaise au début des années 80. Le pouvoir exécutif d’alors gère l’événement avec les moyens classiques du Maintien de l’ordre. Ces crises de violences sont à juste titre définies comme des révoltes sociales hors cadre du monde du travail, réalisées par une population jeune et issue de l’immigration. On a commencé alors à évoquer « l’exclusion » de cette population, notamment de l’emploi.

Dans les années 90, ce type de révolte s’est multiplié un peu partout autour des grandes métropoles françaises. La confrontation avait alors besoin d’un prétexte pour justifier les exactions, le bouc émissaire parfait étant alors l’activité policière.

L’activité policière s’était effectivement renforcée autour des quartiers sensibles pour gérer la délinquance générale concernant les vols, recels, etc., et pour gérer l’installation du trafic de stupéfiants favorisé par le changement de la nature des produits, disparition de l’héroïne remplacée par le cannabis et le repli sur les quartiers de la majeure partie des trafics de stupéfiants préalablement chassés des centres villes quelques années plus tôt.

Ces violences urbaines ont donné naissance à la « politique de la ville » qui devait trouver des dispositifs de prévention pour lutter contre cette révolte sociale. Après bien des déboires concernant la rénovation urbaine, la gestion du tissu associatif, etc. La politique de la ville s’était donné pour but d’éviter les crises paroxysmiques. Ce faisant on oubliait que la crise de violences urbaines était avant tout le résultat d’une somme de difficultés non gérées au quotidien dans les quartiers. En effet une vraie politique de prévention induisait des moyens et des objectifs autour d’une stratégie à moyen ou long terme. Pourtant le quotidien des quartiers se révélait négligeable pour les responsables publics, seule la crise était digne d’intérêt et débouchait sur des potentielles mesures.

D’ailleurs la fameuse inclusion des grands frères qui pour certains avaient une fâcheuse tendance à avoir recours à la crise pour peser sur des négociations en termes de recrutement ou de subventions, a mis à jour le manque de vision stratégique. Lorsque je suis arrivé en Seine St Denis au début des années 80, le département était encore dans le giron de la Préfecture de Police, et les Policiers Séquano-Dionysiens d’alors avaient déjà bien compris que le Préfet de Police gardait l’essentiel des forces et des moyens pendant que les départements périphériques disposaient des miettes. Par la suite ces départements de la Petite couronne Parisienne ont été gérés par la Sécurité Publique ce qui leur a donné un peu d’oxygène. Mais à l’occasion de la mise en œuvre du Grand Paris au début des années 2000 ils sont à nouveau repartis dans le giron de la Préfecture de Police qui a reproduit les mêmes errements que par le passé. C’est à l’échelle de la Police ce qu’est depuis sa naissance la Politique de la ville, et si aujourd’hui le Premier Ministre vole au secours de la Fonction Publique de la Seine St Denis, ce n’est pas un hasard, c’est la démonstration que la Politique de la ville passe le plus souvent après l’autre « Politique ».

En 2005 la crise change de nature, il ne s’agit plus d’un quartier puisque des centaines de quartiers se révoltent et la durée est exceptionnelle. Plusieurs semaines de guérilla urbaine qui a conduit à l’état d’urgence. Les dégâts matériels sont énormes on dénombre des dizaines de blessés et les forces de sécurité sont au bord de la rupture tant elles sont épuisées.

Après le retour au calme et le travail de plusieurs chercheurs on ne parvient pas à savoir pourquoi une généralisation et pourquoi cette durée. Aujourd’hui encore l’alchimie qui a conduit à cet épisode reste inconnue.

En tout état de cause le pouvoir d’alors s’interroge et à défaut de rendre cohérente la fameuse politique de la ville demande aux forces de sécurité de développer des tactiques différentes pour traiter des phénomènes de violences urbaines. C’est en Octobre 2007 lors d’un épisode de violences urbaines dans la petite ville de Saint-Dizier que le dispositif va se judiciariser. En effet dans un quartier étiqueté zone urbaine sensible quelques dizaines d’individus se rebellent puis fort d’avoir fait reculer les maigres forces locales de sécurité publique présentes, ils se ruent sur le centre-ville qui se retrouve assiégé pendant quelques heures le temps qu’une compagnie de CRS arrive enfin en renfort pour rétablir le calme. La population est sous le choc elle était l’otage pendant quelques heures d’une rébellion et des diverses exactions.

La police est humiliée et le chef de service ayant un passé judiciaire décide de procéder à un travail d’identification judiciaire, ainsi on recueille des projectiles et divers objets pour les envoyer à l’analyse ADN. Cette initiative propulsera ce chef de service au firmament de la hiérarchie, l’affront est lavé, quelques interpellations sont réalisées. Du côté de l’état-major de la Sécurité Publique on va désormais s’orienter vers le traitement judiciaire de ces évènements.

Pourtant à quelques mois d’intervalle de cette même année deux autres évènements auraient dû interpeller les caciques de la Sécurité Publique. A Marseille, en juin 2007, à l’issue d’un match de foot un dimanche le petit Nelson est renversé sur un passage protégé à l’entrée de son quartier par un véhicule de Police. L’indignation de la population est forte et le sentiment d’injustice puissant. Les rumeurs font état d’un véhicule qui roule vite et que le policier qui conduisait n’était même pas titulaire. A la direction départementale on craint une flambée de violence et on envoie des fonctionnaires d’une unité très connue localement pour œuvrer en prévention sur le plan de la violence urbaine (1). Rapidement ces fonctionnaires sont au contact de la famille, des associations et de la mairie, ils prennent toutes dispositions pour éviter la flambée de violence. Cela fonctionne grâce à leur travail de contact réalisé en amont, des dispositions sont prises, simples mais essentielles comme par exemple la prise en charge des obsèques par la mairie car la famille est incapable de faire face. La première soirée est calme dans le quartier ainsi que la deuxième puis les jours passent et le pire est évité.

Quelques mois plus tard, en Novembre, un dimanche en fin d’après à Villiers-le-Bel, un véhicule de police percute une moto et les deux jeunes meurent. Dans la soirée un commissaire de police est sévèrement molesté, l’équipe de prévention spécialisée n’est pas opérationnelle, son contrat n’étant pas renouvelé. Plus tard dans la nuit le quartier s’enflamme, on compte de nombreux blessés en fin de nuit et les dégâts sont considérables. Le président est en Chine, il sait en tant qu’ancien Ministre de l’Intérieur ce que signifie politiquement une phase de violences urbaines. Il pilote à distance l’essentiel étant d’éviter à tout prix d’autres victimes. La nuit qui suit est terrible, sur fond de concurrence des polices, plusieurs compagnies de district parisiennes sont dépêchées mais ils ne connaissent pas le territoire et leurs moyens ne correspondent pas à la crise. Les compagnies de CRS habituées à ce type de crise opposent une tactique plus pertinente dès lors ils font l’objet de tirs d’armes à feu. En fin de nuit le bilan est lourd plusieurs dizaines de blessés parmi les forces de l’ordre et surtout de nombreux blessés par arme à feu. Aucun tir de riposte n’a été effectué alors que les éléments de légitime défense étaient largement réunis. Aussitôt rentré de Chine le chef de l’état distribue des médailles à des policiers non pas pour le succès de ce maintien de l’ordre mais plus simplement parce que la Police Française a accepté de se faire tirer dessus sans riposter. J’étais présent lors de la deuxième nuit d’émeute et à posteriori j’étais heureux de n’avoir eu cette nuit-là aucune prérogative de commandement car j’aurai mal vécu de vivre des tirs sans riposte et c’est un euphémisme…

En somme l’année 2007 aurait dû être riche d’enseignement en termes de violences urbaines, pourtant hormis la généralisation de la judiciarisation du maintien de l’ordre qui aujourd’hui n’a toujours pas démontré sa pertinence et se révèle une ineptie sur le plan du droit, personne n’a cherché à savoir dans un contexte quasi similaire pourquoi à Marseille des « démineurs » sont parvenus à empêcher toute rébellion et pourquoi à Villiers-le-Bel la gestion de l’évènement a totalement basculé en guérilla urbaine.

Par la suite on a bien enregistré quelques rébellions ponctuelles mais peu à peu le phénomène des violences urbaines s’est éteint et a semblé changer de nature. La montée en puissance des trafics de stupéfiants dans les quartiers est un paramètre qui a fait muter la problématique de violences urbaines. Une banderole déployée à Bobigny lors de l’épisode de 2005 était prémonitoire « Ici le business continu ».

Dans les quartiers la stratégie policière était de mener des opérations « coup de poing » contre les trafics. Au moment où Monsieur GUEANT détournait les frais d’enquête les policiers faisaient de l’image et du chiffre dans les quartiers. Pendant que ce « chiffre d’affaire » était réalisé les diverses filières ont bien compris que ce n’était pas dangereux pour leur activité car cela leur occasionnait peu de pertes en termes de saisies et les interpellations réalisées ne perturbaient en aucun cas la logistique de l’ensemble du trafic. L’efficience du dispositif policier était donc inversement proportionnelle à la communication lénifiante réalisée sur le sujet par le pouvoir exécutif.

En 2012 un nouveau Ministre de l’intérieur aux grandes ambitions développe une nouvelle territorialisation des quartiers et crée les « zones de sécurité prioritaire ». En fait rien de révolutionnaire si ce n’est que la présence sur le quartier va s’intensifier pour continuer la « guerre contre la drogue » avec une variante de taille puisque le Ministre évoque les « ennemis de l’intérieur ». Ce glissement sémantique n’est pas anodin car il conforte les généraux de la Police qui ont depuis longtemps appris à justifier de l’activité Policière au travers de chiffres sans se soucier si ce chiffre est en rapport avec une bonne gestion du service public.

Mais déjà à cette époque le trafic a pris une telle ampleur que même les « dealers » de quartiers ont recours désormais à la violence et aux armes à feu. Dès lors si le policier devient trop insistant et dérange durablement le trafic mettant en péril le chiffre d’affaires, alors le recours à la violence urbaine peut se réaliser. L’affaire de Viry-Chatillon est emblématique de cette dangereuse évolution. Des policiers sont grièvement blessés lors de l’incendie volontaire de leur véhicule que l’on avait positionné pour éviter la destruction d’une caméra de vidéo-protection. Nous sommes alors au point zéro de la stratégie policière.

Ou en sommes-nous aujourd’hui ? Sur le plan économique la paupérisation des quartiers s’est accélérée ces dernières années. Le trafic de stupéfiants est de plus en plus implanté imposant à la population la violence consubstantielle de l’activité. Il apparaît comme évident que la violence urbaine d’aujourd’hui n’a plus rien d’une revendication sociale. Le rapport de force se réalise entre les diverses équipes de trafic qui se font concurrence ou entre la délinquance et une police trop intrusive. Dans cette configuration tout laisse à penser que les prochaines confrontations pourront être très violentes. Par ailleurs la question de la gestion de la crise se pose toujours entre opération d’ordre Public ou judiciarisation des évènements. En revanche pour ce qui concerne la prévention et le traitement de la crise nous disposons d’un savoir-faire qui a démontré sa pertinence et son succès et pourtant cette excellence policière reste pour l’heure confidentielle et locale.

Dans la perspective de nouvelles violences urbaines à venir il est pourtant urgent de développer dans toutes les métropoles du pays un dispositif de prévention des violences urbaines sur le modèle Marseillais de l’Unité de prévention Urbaine. D’autant qu’une autre difficulté vient de poindre dans le paysage du logement social au travers de la loi ELAN.

En effet le logement social s’apprête à vivre des évolutions qui peuvent apparaitre comme dangereuses. Le logement social c’est beaucoup d’argent accordé par l’état aux bailleurs sociaux qui peuvent être publics ou privés. Pour l’heure la gestion du logement social est bénéficiaire, cependant quelques bailleurs publics peuvent ici et là rencontrer des difficultés pour leurs parcs locatifs. Il a été décidé la fusion des bailleurs sociaux mais on ne sait si c’est les bailleurs privés qui vont prendre de l’importance dans le dispositif et à terme faire disparaître les bailleurs publics. La question est d’importance car pour l’heure seuls les bailleurs publics hébergent dans leur parc les familles les plus précaires et dans l’hypothèse d’une privatisation du logement social on peut s’interroger sur le devenir de ces familles. Seront-elles jetées à la rue ou dans les bras des multiples marchands de sommeil qui sévissent dans les copropriétés dégradées. Dans les deux cas de figure, le péril est grand en termes de gestion de la sécurité, ce sera pour environ 10 % de la population l’obligation de vivre dans des nouvelles « cours des miracles ». Depuis des années on emploi de manière impropre l’expression « zones de non droit » mais dans l’hypothèse d’une large remise en question de la gestion du parc social du pays, cette expression pourrait trouver une réelle signification.

Andy CRUPS
Officier de police

(1) L’Unité de Prévention Urbaine composée de moins de 20 fonctionnaires a été créée en 1991. Décorée de la médaille de la ville de Marseille ces fonctionnaires s’illustrent régulièrement pour apaiser les quartiers sous tension.