Des tensions sociales

Les conflits entre les jeunes et ces « institutionnels » sont récemment montés d’un cran dans un quartier résidentiel de la ville. Suite à des contrôles d’identités récurrents et des invectives entre la police et des groupes de jeunes qui se sont succédés durant plusieurs mois, des actes de dégradations ont été commis : l’école primaire du quartier a été endommagée, le revêtement du stade brûlé. Un jeune a été interpellé et violemment brutalisé au sol lors d’un contrôle policier. Suite à cette interpellation, il n’a pas pu récupérer de certificat médical… Le week-end suivant, deux voitures ont été incendiées. Durant la même période, des tags représentant Bart (de la série américaine « Les Simpson ») en mauvais garçon, sont apparus dans le quartier. La police effectuait des rondes récurrentes dans la cité pavillonnaire, s’échauffant à distance avec les jeunes. Un autre groupe de jeunes a été interpellé pour déforestation, suite à la construction d’une cabane de pêche en bois au bord d’un lac situé à proximité du quartier ! Un des jeunes présent lors de l’intervention policière m’indiqua : « On était une dizaine de jeunes, on pêchait, on a construit un abri de pêche…T’aurais vu, genre Koh Lanta avec des feuilles, des branches, tout écolo. En plus on avait demandé des sacs poubelles au gars de la ville pour nettoyer le terrain. On était tranquille à la pêche, même pas dans le quartier à traîner, une cabane de pêche, ils ont débarqués au petit matin avec les lampes torches, la ville porte plainte contre nous ». Des tensions apparaissent également entre les travailleurs sociaux et les jeunes : les médiateurs de la ville, les animateurs du quartier se retrouvent être victimes de l’invective de certains jeunes et de certaines familles. Des conflits apparaissent entre les travailleurs sociaux autour de l’attribution de subventions de la ville pour la mise en place d’animations.

Des sentiments réciproques

Les réformes politiques sécuritaires, les baisses des crédits sociaux, des logiques administratives ont des influences dans la vie quotidienne des groupes de jeunes autant que chez les forces d’interventions sociales. Ces tensions observées dans ce quartier résidentiel peuvent être perçues à travers le déploiement de sentiments réciproques ayant des influences dans les pratiques quotidiennes des forces de l’ordre, travailleur sociaux, enseignants… Ces sentiments réciproques sont la peur du déclassement, de ne pas être reconnu, déshonoré, de ne pas être respecté. Les habitants tout comme les professionnels se retrouvent dans leur vie quotidienne de plus en plus soumis à des logiques d’évaluations constantes, une précarité accrue renforçant un sentiment d’insécurité sociale. Ce ne sont pas des systèmes d’oppositions qui alimentent ces conflits sociaux mais bien plutôt des sentiments similaires qui ne peuvent se rencontrer. Les besoins sont pourtant les mêmes : besoin de reconnaissance, de défendre l’honneur du groupe, d’être respecté individuellement.

Bart_dollars.jpgLes chiffres du chômage chez les moins de 25 ans du quartier avoisinent les 40 %. La plupart des jeunes que nous rencontrons dans le cadre de notre activité ont été déscolarisés dès le collège. Ils désirent pour la plupart obtenir une formation, avoir une activité professionnelle. Cependant l’offre de travail dérisoire conjuguée au traitement institutionnel aléatoire ainsi que l’absence de qualifications découragent la plupart. Pour exemple, j’accompagne la semaine dernière un jeune au Pôle emploi, on lui propose deux emplois : le premier à 30 km du quartier, la « mission » est de nettoyer des copeaux de ferraille dans une fonderie pendant… un mois. La seconde offre est de travailler en horaire découpé en trois tranches (matin, midi, soir) dans une entreprise de nettoyage. Le jeune demande alors à la conseillère si la grande surface voisine recrute pour de la mise en rayon, des inventaires. La conseillère lui confirme effectivement cette possibilité. Cependant elle lui indique d’un air navré : « maintenant, il demande un bac pro minimum pour faire des inventaires ! » Le jeune postule tout de même aux deux premiers emplois. Du fait de son âge (- de 25 ans) la conseillère lui indique qu’il sera co-traité par la Mission Locale. Elle lui demande son numéro d’identifiant, qu’il n’a toujours pas reçu.
Les structures d’insertion sociale font également face aux différentes réformes publiques. Par exemple un conseiller Mission Locale ou au Pôle emploi de cette ville a aux alentours de 100 suivis dans son « portefeuille ». Il est régulièrement soumis à une évaluation de son activité. Le turn-over est régulier du fait de la précarité de l’emploi, des conditions de travail mais également de la difficulté du bassin d’emploi.
Des baisses de subventions sont également constatées pour l’activité des centres sociaux, les aides sociales : par exemple pour le Fonds d’Aide aux Jeunes (une aide d’urgence) ou dans le cadre d’un Contrat d’Insertion à la Vie Sociale dispensé par la Mission Locale. Des salariés de l’action sociale se retrouvent licenciés suite à des plans d’ajustements économiques. A l’échelle de la ville, plusieurs classes de primaires ont été supprimées. Suite à la réforme de la carte judiciaire le Conseil de prud'hommes a été fermé, l’école de gendarmerie a également été supprimée afin de « moderniser et rationaliser la formation » selon un journal local. Les travailleurs sociaux sont en mal de reconnaissance. Ils subissent de plein fouet les « malaises sociaux » de cette jeunesse, elle aussi victime d’un déni de reconnaissance social. Sur le terrain, comme le signalait récemment l’ANAS (Association nationale des assistants de service social) s’ajoutent aux représentations sociales négatives à l’encontre de ces métiers, des qualifications maintenues à un niveau inférieur.

Le virage sécuritaire de la municipalité

La ville a également récemment élaboré une « stratégie territoriale de sécurité et de prévention » suite à un diagnostic local de sécurité commandé par la ville auprès du cabinet ERM (Entreprise Risk Management). Celui-ci a révélé selon le maire le fait qu’« il y a beaucoup d’acteurs sur le terrain (”Police nationale, médiateurs, éducateurs, maisons de quartier…”), mais, qui, souvent, ne sont pas coordonnés ». La création d’un CLSPD (Comité Local de Sécurité de Prévention de la Délinquance) permettra de « mieux coordonner ce qui existe… » Il sera « composé de l’ensemble des gens qui ont affaire avec la prévention et parfois à la sanction » (Ville, associations, bailleurs, transporteurs, conseil général, services de l’Etat…). Il comprendra une « cellule d’urgence » qui pourra intervenir « pour traiter une situation ponctuelle ». Suite également au résultat de cet audit, une police municipale non armée va être constituée ; selon le maire, ces agents auront : « un rôle de proximité, de contact… La police (nationale) se focalise sur les délits, Les médiateurs font de la prévention. Une police municipale peut répondre à un certain nombre de problèmes que ni les uns ni les autres ne traitent. » Le recours à la vidéo-protection est également envisagé dans l’avenir. L’unité SGP Police Force Ouvrière de la région indiquait récemment dans son journal local : « La charge de travail, les missions confiées et les responsabilités n’ont cessé de s’accroître ces dernières années, alors que le mérite et le juste retour sur investissement, paraît bien maigre. Pire encore, nous voilà contraint maintenant aux restrictions budgétaires, à la perte de nombreux acquis, à la diminution de nos effectifs alors que notre travail quant à lui, s’intensifie… ». Cette même organisation syndicale déplorait également ces derniers jours, dans une tribune dans le journal L’Humanité, le projet d’arrêté relatif au recrutement des réservistes non retraités de l’éducation nationale, il s’agit : « d’intégrer des volontaires à une réserve dite civile et de leur confier des tâches de police en uniforme ! Ce soudain « appel au peuple » à faire lui même sa police se place dans un contexte spécifique, celui de la réduction de plus de 10000 postes dans la police nationale, c’est à dire plus de 10 % des effectifs fonctionnaires. Oui, dans notre corps aussi, la trop célèbre RGPP doux euphémisme pour désigner une coupe claire dans les rangs des fonctionnaires, provoque des dégâts massifs ».
On s’aperçoit que ces coupes budgétaires touchent de manière globale l’ensemble des forces d’interventions sociales qui ont pour fonction première de médier des valeurs sociales auprès des jeunes des quartiers. Les policiers, juges, enseignants, travailleurs sociaux, mais également médecins sont victimes des dégâts collatéraux d’une crise financière survenue en 2008. Les réformes en cours ont un impact direct sur les forces de prévention, de sécurité et d’enseignement de notre pays mais également sur le public pris en charge par ces différentes institutions. Et les jeunes ne sont pas dupes de ces changements contextuels : ils les perçoivent de manière concrète, par exemple par des discussions avec les éducateurs du quartier et surtout avec Chris, un ancien animateur du quartier devenu policier…

Issue_de_secours.jpgMon projet professionnel : devenir gendarme !

Depuis 2002, dans le quartier, l’ancien bureau de la police de proximité à été remplacé par un foyer pour jeunes qui dépend du centre social du quartier voisin. Différents groupes de jeunes, selon les heures de la journée, se regroupent devant celui-ci. Les policiers, de manière régulière, passent donc à proximité de ces groupes. Aux invectives lancées par les jeunes, les policiers répondraient par des gestes déplacés, des contrôles policiers plus que tendus avec certains jeunes, d’autres n’étant pas contrôlés de peur de représailles. Ces jeunes sont perçus de l’extérieur comme des jeunes « désoeuvrés », ayant des conduites toxicomaniaques, « traficotant » dans le quartier.
Pascal, 25 ans, fait partie de ce groupe. Il dort régulièrement dans sa voiture ou chez des amies. J’interviens avec lui depuis quelques semaines dans l’objectif de lui trouver un logement en urgence. Cependant de manière régulière, il me fait part de violences subies de la part de policiers. Il aurait notamment vécu une interpellation plus que mouvementée dernièrement. Suite à un contrôle d’identité dans le quartier alors qu’il était à pied, un des policiers le tutoya, Pascal lui répondit qu’il ne se connaissait pas au point de le tutoyer. Suite à ce contrôle, une heure après, Pascal repart en voiture, il se fait de nouveau contrôler par la même brigade à un rond point à la sortie du quartier. Il est alors selon ses dires sorti de la voiture, roué de coups au sol. Il injurie les policiers, qui le frappent de plus belle. Il est interpellé par les policiers, puis conduit à l’hôpital de la ville. Il passera la nuit en garde à vue. Il est poursuivi pour « outrage à agent » et « tentative de délit de fuite ». Pascal m’indique que l’hôpital ne lui a pas remis de certificat médical, les policiers en conservent un exemplaire dans le dossier d’examen. Celui-ci me montre ses hématomes dans le dos, la trace des menottes à son poignet. Il a également des contusions au visage et au genou.
Pascal m’indique que selon lui la police chercherait « à le faire tomber ». Il m’indique : « la prochaine fois je me défendrai ; j’ai baissé mon froc une fois, pas deux ». Il commence à m’évoquer les autres jeunes du quartier : « il y en a qui sont enfermés dans un carcan, enfermés dehors, tu sais dans le quartier, ils me prennent pour un cas soc’ moi je suis peut-être à la rue, mais libre. En garde à vue, je chantais, faisait du sport, j’étais là, mais libre dans ma tête : Même enfermé je suis libre ! ». Il me cite Nietzsche et Machiavel : « c’est la dialectique ; le pessimisme ça m’aide ! Ils sont d’une étonnante actualité ces auteurs, c’était des visionnaires ! »

Le malaise des jeunes et des policiers

Je revois la semaine suivante Pascal. J’évoque avec lui, les dégradations ayant eu lieu dans le quartier : les voitures, le revêtement du stade brûlés, les tags des Simpson. Il me répond : « Les erreurs des enfants sont les erreurs de nos pères ! C’est logique, il ne faut pas blâmer le brûleur de voitures mais celui qui t’as amené à brûler ! Tu te rends compte, tous ceux du quartier, c’est la jeunesse française ! Ils ont la fougue ! Ils symbolisent l’avenir ! Mais ils n’ont aucune perspective professionnelle…Ils vivent au jour le jour. L’état devrait se poser des questions ! Au lieu de les blâmer les brûleurs, il y a un cri ! un message ! Tu sais le plus grand des fléaux c’est l’ennui ! Moi j’ai pas ce statut, je suis Pascal le grand frère, j’ai 25 ans. En plus je veux devenir gendarme ! Je veux pas me jeter des fleurs mais j’ai beaucoup plus d’impacts. Ce qu’il faut c’est une présence constante auprès de ces jeunes. C’est pas des AS (assistante sociale) gratte papier qu’il nous faut ! c’est le travail de tout à chacun, de grand frère, tout le monde devrait se responsabiliser. Tu sais on les fait tous passer pour des sous-merdes. Il ne sont pas riches physiquement, mais ils ont une richesse de cœur, le cœur sur la main ! Ce sont les gens qui m’ont le plus aidé…L’habit ne fait pas le moine. Enfin, je pense que je joue un rôle social. Mais faites ce que vous avez à faire ! Ils verront ! »
Comme on peut le voir à travers ce témoignage, certains jeunes déploient un véritable « registre de ressources réflexives » en réactions aux violences policières et institutionnelles. D’autres par exemple ont développé tout un réseau de passage de secours dans le quartier signalé par des tags, pour faire face aux interventions des policiers. Le personnage de Bart est utilisé comme une ressource pour les jeunes du quartier. Il symbolise en partie leur rébellion. Des jeunes ont également filmé l’intervention musclée de Pascal par les policiers. Ce dernier m’a également demandé de lui faire une « attestation de témoignage » suite au visionnage de la vidéo du portable qui constituera une preuve en vue de son procès. Ils saisissent des ressources face aux violences et à l’action répressive et sécuritaire déployée en face d’eux. Ces groupes de jeunes ont une fonction sociale dans le quartier. Ils expriment des angoisses collectives à l’échelle d’une cité, d’une ville. Ils sont des catalyseurs de l’extrême, situés à la marge qui signale les violences institutionnelles, le racisme actuel latent, la désindustrialisation de la région. Ils sont une expression visible de la souffrance des habitants.
Pif_D__Ayou.jpgLes différentes « petites phrases » médiatico-politiques, l’exploitation de faits divers, distillée de manière continue dans les médias ont construit une image du policier, du jeune des quartiers basée sur la peur de l’autre, sur sa déshumanisation. La figure du jeune « racaille » encapuchonné fait face à celle du policier « robocop ». La force des mots alimentée par les images fomentent les pratiques quotidiennes, les actes de ces jeunes. Le fantasme de la violence réciproque anime les deux groupes. Il n’y a dès lors aucune rencontre possible entre l’un de ces jeunes et un policier lambda. Pourtant, dans le fond, ils souhaitent la même chose, être considérés socialement dans leur fonction, être respecté individuellement pour ce qu’ils sont, avec leurs singularités. La rencontre entre ces groupes ne pourra se faire qu’en prenant en compte l’ennui de ces jeunes, leurs besoins d’être reconnu par des forces d’interventions sociales, acceptés par une participation sociale, une présence constante comme l’indique Pascal. Les policiers devront retrouver une proximité avec les habitants en s’investissant dans la vie du quartier dans la durée, en construisant des relations de confiance avec les travailleurs sociaux.

La peur tue l'esprit

Cependant les « ondes de choc » liées entre autres aux réformes en cours se poursuivent inlassablement dans différents secteurs des métiers de la relation (et autres). La dévalorisation constante du corps policier, enseignant ou éducatif suscite du désordre chez ces professionnels de l’action sociale au sens large du terme. La peur du déclassement, de l’évaluation constante crée des sentiments d’instabilité qui rencontrent dans un effet miroir les craintes et le mépris des jeunes de ces quartiers populaires. Il y a dès lors peu de rencontres, de terrains d’apaisement possibles. Pourtant la pierre angulaire commune, l’enjeu recherché est un besoin de reconsidération connaissance fondamentale autant pour la plupart de ces jeunes « voyous » que chez les policiers. Les sentiments d’angoisse, de peur réciproque au sens large, se retrouvent au centre de l’affrontement entre ces bandes de jeunes et la police. Le mépris accumulé, le désir de reconnaissance se confrontent, s’affrontent dans une logique de tension sans fin. Comme l’indiquait l’auteur de sciences fiction F. Herbert dans son roman Dune : « la peur tue l’esprit. »

David Puaud

Illustrations : © David Puaud