Ces dernières décennies, les métiers des services (assurance, banque, téléphonie) se sont développés de manière exponentielle au détriment du travail ouvrier qui à été sacrifié, complexifié et/ou mécanisé. Ces nouveaux métiers demandent des dispositions liées à des valeurs spécifiques : être dynamique, flexible, s’auto entreprendre, maîtriser des outils informatiques en évolution perpétuelle, etc. La maîtrise de ces dispositions est également un critère de réussite dans les organismes de formations ou lors d’un entretien à Pôle Emploi voire auprès des services sociaux. Ces dispositions entrepreneuriales sont des constructions sociales propres à nos sociétés occidentales. Un déficit ne serait-ce que partiel de ces codes contribuent à l’exclusion et donc à la pauvreté économique et sociale de toutes une partie de la jeunesse des quartiers populaires (et autres). Sur le terrain je rencontre régulièrement Luis un jeune de vingt ans habitant le quartier du Val. Il y a peu, il me parla de son malaise vécu lorsqu’il fut confronté au monde étudiant quand il séjourna chez sa petite amie à Paris : « Les gens sont fiers, ils ont toujours quelque chose à faire, un but ou quelque part où aller. Ils parlent de leur travail, de projets. Ils me demandaient toujours ce que je faisais… J’avais honte ! Y sont fiers ! Même dans la rue ; moi je ne savais pas où aller ! J’étais au ralenti. Ils ont tous un but. Ils marchent. » Luis se retrouve en décalage face à ces jeunes étudiants. Il n’a pas les mêmes codes. Pourtant il a tenté de contrer ces rapports dissymétriques : « Je les faisais rire, je racontais des blagues ou je faisais la fête. » Mais même dans ces moments-là le « savoir être » n’était pas le même : « Ils savent pas boire, ils se mettent à bout avec des ‘shooters’, nous on boit mais on prend notre temps ! »

Ces micro-dispositions constituent un passeport informel fait de règles implicites, de mouvements, comportements qui déterminent nos loisirs, mais également nos rapports sociaux avec le monde du travail donc avec les ressources économiques. Dès lors nos relations au temps, à l’espace, aux autres deviennent des valeurs d’échanges formant des codes qui favorisent ou non notre insertion sociale dans la société.

Luis n’est pourtant pas dépourvu de projet professionnel. Il formule le désir de devenir aide- médico-psychologique (AMP). Dans le quartier, Luis est reconnu pour ses capacités relationnelles. Il indique : « je n’aime pas me vendre, je me vante pas, mais j’aime aider les autres. » Il est également bien souvent un médiateur privilégié lors des échanges avec la police, les services sociaux. Cependant, même avec ses qualités intrinsèques, la voie pour devenir travailleur social sera ardue. La règle du concours demande de la ténacité, de se « vendre », formuler des désirs, se projeter dans la formation. Il devra également sûrement passer par de multiples stages de remise à niveau à l’écrit, non rémunérés, dispensés par la mission locale.

L’accumulation de multiples expériences de discordances sociales pour des jeunes en situation de marginalité avancée favorise la précarité économique. Ils peuvent donc avoir recours à des aides sociales, organismes caritatifs comme le Secours catholique notamment lorsqu’ils se retrouvent en rupture avec leurs familles. Le sentiment de mépris conjugué à la honte renforce cet état de fait. Sans revenu minimum possible avant l’âge de vingt-cinq ans, la personne doit alors ravaler son embarras pour quémander de quoi survivre au quotidien auprès des services sociaux.

La pauvreté n’est pas qu’une question économique, elle est également une affaire de dispositions sociales qui ne sont que des constructions et ne sont pas naturelles à nos sociétés. L’uniformisation des dispositions sociales pour accéder à la sphère des ressources économiques conduit notre société à une forme subtile de discriminations comportementales. Ce processus est également bien souvent intériorisé par les jeunes eux-mêmes.

Les dispositions autres comme l’attention à autrui, le regard poétique, la sensibilité, l’art de la débrouille, la déambulation, le ralentissement des activités ne sont pourtant pas des formes de comportements néfastes ou secondaires. Bien au contraire.

Une version proche de ce texte a été publiée dans le n° 1051 (2012) de la revue Lien Social.