Comme il est normal en période électorale, on dispute des politiques de sécurité ; mais curieusement, on ne débat guère du diagnostic. Sur ce point, les positions publiques en restent généralement au constat la violence augmente, les atteintes aux biens diminuent, même si gouvernement et opposition n’en tirent naturellement pas les mêmes conséquences. Plutôt que de discuter des mesures à prendre, demandons-nous d’abord ce que vaut le constat.

Qu'est-ce qui augmente dans les violences ?

Première affirmation : la violence augmente. Mais, première surprise, l’homicide lui baisse depuis le début des années 1990 au point de n’avoir jamais été aussi bas depuis qu’on le mesure (voir ici). On a du mal à le croire après les journées que nous venons de vivre et c’est pourtant vrai. Quant aux agressions sérieuses - celles qui entraînent une incapacité de travail supérieure à huit jours (c’est la borne officielle) – elles ont probablement augmenté pendant une décennie depuis le milieu des années 1980 ; mais depuis le milieu des années 1990, elles se maintiennent sans tendance claire à un niveau très faible. Si la statistique de police annonce une croissance des coups et blessures, c’est l’effet mécanique de la quinzaine de lois qui ont élargi ce délit en y incluant des agressions qui n’en faisaient pas partie antérieurement.

Une seule violence se situe à un niveau élevé, les petites agressions, surtout les différentes formes de harcèlement, les injures, les menaces, le racket (file-moi ton blouson ou je te casse la gueule à la récré)… une petite violence expressive qui traduit la rugosité de relations sociales entre groupes qui se supportent difficilement. Pour autant, cette violence peut être pesante pour ceux qui y sont exposés à répétition. Imaginez qu’un groupe d’adolescents devant votre immeuble fasse mine de vous empêcher d’entrer. Il ne se passe rien de dramatique, juste quelques minutes désagréables, puis c’est fini. Mais si ce cinéma recommence chaque soir, au bout d’une semaine, vous ne penserez plus qu’à chercher un autre logement dans un quartier plus tranquille. Cette petite violence expressive n’est pas négligeable ; mais, elle présente une particularité importante : la plainte y est rare. Reprenons l’exemple de tout à l’heure : aussi perturbé soyez-vous, il y a peu de chances que vous alliez déposer plainte : que diriez-vous ? Et quelles chances auriez-vous que le fonctionnaire enregistre votre déclaration, plus encore qu’il traite réellement l’affaire. Par ailleurs, la violence est souvent une affaire entre jeunes et ils ont une trop mauvaise relation avec la police pour être très enclins à déposer plainte.

Le modèle ‘réactif’ où la police attend la plainte pour adresser une procédure à la justice fonctionne donc mal pour cette petite violence expressive. Le modèle ‘proactif’ qui harcèle les jeunes surtout s’ils semblent immigrés ne s’adapte pas mieux : il ramasse avant tout des infractions d’ordre public – de la consommation de drogue, de l’immigration irrégulière, des outrages à policiers – il contribue peu à la sécurité des citoyens.

Entrer dans le concret de cette violence qui augmente conduit à pointer une première erreur de diagnostic. Un modèle qui ne connait que la pédale répressive a peu de chances de succès face aux sortes de violence les plus fréquentes. Du coup, on est réduit à monter indéfiniment en épingle quelques faits divers horribles mais (heureusement) pas représentatifs, et à multiplier les lois qui élèvent la petite violence au rang de la grande.

Pour l’avenir, la principale menace de violence grave vient du secteur de la drogue : la police interpelle de plus en plus d’usagers, pourtant la France est l’un des pays d’Europe où la consommation de cannabis est au plus haut ; on est en train de s’enfermer dans le cercle vicieux classique des prohibitions. Mettez côte-à-côte une prohibition dure et des poches de fort chômage des jeunes non qualifiés, vous favorisez le développement d’une économie informelle où les enjeux financiers sont suffisamment importants pour déboucher sur une concurrence très violente pour le contrôle du marché. Le Mexique en donne actuellement l’exemple caricatural. Après tout, c’est bien la prohibition de l’alcool pendant l’entre-deux-guerres qui a permis le véritable décollage du crime organisé américain.

Qu'est-ce qui décroît dans les atteintes aux biens ?

Passons maintenant à la deuxième partie du credo : la délinquance contre les biens diminue. Les cambriolages sont en effet à la baisse depuis le milieu des années 1980 ; à cette époque, ils avaient atteint un niveau très élevé. Le même constat se retrouve dans les pays voisins. On l’attribue à la meilleure protection des logements contre l’intrusion des cambrioleurs ; peut-être faut-il y voir aussi l’effet du séparatisme social qui pousse les cibles les plus tentantes – par exemple les cadres du secteur privé – à choisir des quartiers tranquilles protégés par le prix de l’immobilier. Ce qui baisse aussi, ce sont les vols de voitures, cette fois depuis le milieu des années 1990. On l’explique par la généralisation de systèmes de protection efficaces contre le vol.

En revanche, ils ne sont pas mieux protégés contre les dégradations et celles-ci ne suivent pas la baisse des vols. D’autres atteintes aux biens ne diminuent pas non plus : les agressions dont on parlait plus haut sont très souvent des vols violents. S’il devient plus difficile de cambrioler ou de voler les voitures, le plus facile pour se procurer un bien convoité consiste à s’en emparer sur son propriétaire en train de circuler, d’où l’arrachage de smartphones, voire le carjacking. Mais ici, on ne rencontre plus les brillants taux d’élucidation qu’affiche la police en matière d’agressions : les vols violents sont aussi peu élucidés que les autres vols et cambriolages.

Surtout la diminution de certaines sortes d’atteintes aux biens dans le dernier quart de siècle fait suite à un autre quart de siècle – 1960-1985 – d’explosion des vols et cambriolages. La croissance antérieure a été bien plus importante que la diminution récente, de sorte que l’atteinte aux biens demeure pour les citoyens le risque le plus répandu. Et pourtant, l’élucidation des atteintes aux biens est très basse : d’après les données officielles, la police n’arrive à identifier un suspect que pour 16% des vols et cambriolages. C’est pourquoi son action a peu de chances d’avoir grande influence sur le mouvement de cette délinquance.

Enfin, la criminalité patrimoniale ne se limite pas aux vols : en 2007, le Conseil des prélèvements obligatoires (CPO) estimait la fraude fiscale entre 29 et 40 milliards d’euros : autant qui manquent dans les budgets publics, sauf à les faire payer par les non fraudeurs.

Dire que la violence augmente et que la criminalité patrimoniale diminue ne suffit donc pas à fonder une politique de sécurité. Les choses sont singulièrement plus complexes. Avant de débattre des mesures à prendre, il serait sage de préciser le diagnostic sans se reposer uniquement sur les certitudes des professionnels du pénal qui ont actuellement l'oreille des politiques.

Philippe Robert & Renée Zauberman, sociologues au CNRS (Cesdip), viennent de publier Mesurer la délinquance (Presses de Sciences Po).