Ces focales locales sont importantes dans le sens où si les États doivent répondre aux injonctions de la cour suprême et respecter les décisions fédérales pour recevoir les aides de Washington, l’éducation demeure assez largement décentralisée, en termes de recrutement, de gestion des cartes scolaires (catchment areas), de programmes et d’administration dans son ensemble. Delmont traite en détail et avec finesse de la couverture médiatique des luttes blanches contre le busing, en entrant dans la boîte noire des politiques et décisions médiatiques et en insistant sur l’influence des télévisions et des journaux dans la perception nationale de ces « politiques désastreuses de busing » sans jamais, toutefois, céder à une forme de « média-centrisme » qui consisterait à exagérer le rôle de ces mêmes médias dans les représentations dominantes, rôle très difficilement quantifiable par ailleurs.

Question nationale, spécificités locales

La thèse principale de son livre, et qui est très convaincante, est que le busing a été érigée en vraie question nationale, débattue et critiquée par Nixon, Reagan, Ford notamment, alors même qu’elle constitue une « question bidon » (phoney issue) pour laquelle les noirs eux-mêmes ne se sont guère mobilisés. Comme d’autres historiens ou chercheurs en sciences sociales -Matthew Lassiter, Thomas Sugrue, Jeanne Theoharis par exemple- Delmont envisage la résistance à la déségrégation et « la question raciale » en général comme un phénomène national et non point régional, c’est-à-dire limité au ou dominé par le sud profond. Le busing en offre une illustration presque parfaite : Boston, berceau de la démocratie états-unienne, fut aussi le théâtre de très violentes mobilisations contre le busing au milieu des années 1970. Sans parler de Pontiac (Michigan), ville de l’égérie nationale anti-busing, Irene MacCabe, qui a organisé une « Marche vers Washington » en 1972, en puisant dans le répertoire d’action de Martin Luther King lui-même mais aux services d’une cause complètement opposée. Quant à New York et Detroit, les deux villes furent dès les années 1957-1960 le théâtre de manifestations massives de blancs s’opposant à la seule éventualité que des écoles soient très modestement déségréguées. Delmont avance que « grâce au busing, les Américains des États du nord ont découvert une manière présentable de s’opposer à la déségrégation sans invoquer des principes explicitement racistes qu’ils préféraient associer aux gens du sud » (p. 3, trad. O.E.). En effet, beaucoup de leurs explications pour légitimer la ségrégation apparaissent avec le recul comme peu convaincantes. Ainsi le directeur du School Board de New York, par exemple, en 1954, William Jansen : « Ce que l’on a ici, c’est une ségrégation naturelle. Une ségrégation accidentelle » (p. 30, trad. O. E.). Dans le sud profond, les élus ne partageaient pas vraiment cet embarras et leur approche était plus frontale. Ils jugeaient le nord très hypocrite en matière de déségrégation. Lester Maddox, gouverneur de la Géorgie, invitait carrément les parents entrés en résistance à voler les pneus des bus devant opérer la déségrégation (p. 100).

L’autre hypocrisie, centrale, était elle très largement partagée : les parents blancs s’opposaient au busing en faisant la promotion des écoles de quartier (neighbourhood schools) mais dans de très nombreuses villes, plus de moitié des lycéens blancs prenaient déjà le bus…pour aller dans les écoles blanches jugées plus performantes. D’où le slogan noir : « It’s not the bus…it’s us ! ». On l’a dit : beaucoup de ces derniers n’étaient pas partisans du busing, ils voulaient un traitement égalitaire dans l’accès à l’éducation, et des écoles aussi bien dotées que leurs homologues blanches. Ils voulaient la justice, l’égalité, la dignité, pas nécessairement être mélangées avec des blancs. Or en la matière les progrès à fournir étaient considérables. Surtout, beaucoup craignaient d’être victimes de brimades, d’insultes et de violences dans des quartiers qu’ils ne connaissaient pas, face à des enseignants et des administrations scolaires qui les stigmatisaient (p. 179).

Un racisme ouvrier ?

Enfin, M. Delmont traite de l’arrêt désastreux de la cour suprême Milliken vs. Bradley (1974) qui a fait peser la déségrégation exclusivement sur les classes ouvrières et moyennes inférieures blanches vivant à l’intérieur des villes (downtowns), excluant de ce fait les banlieues résidentielles monochromes. Ceci a rendu plus facile la description par les élites d’un racisme ouvrier, celui des mal-dégrossis qui manifestent avec des banderoles faisant apparaître des fautes d’orthographe, etc. Delmont dit pourtant : « Au niveau national, les manifestants de Seattle, de Pasadena et de Denver exprimèrent leur opposition avec certes des accents différents mais en étant mus par les mêmes intentions que celle des classes ouvrières du sud de Boston » (p. 204, trad. O.E.). La seule frustration que l’on peut ressentir à la lecture de cet ouvrage capital est que M. Delmont a parfois tendance à surinvestir les référents raciaux dans la perception qu’ont les blancs de la question du busing. Car toute l’opposition au busing n’était sans doute pas qu’opposition à la déségrégation en tant que telle, voire racisme pur et simple. À l’inverse de M. Delmont, Ronald Formisano a insisté dans son étude de Boston sur le fait qu’il « est impossible de dire que des milliers de blancs modérés et convenables (decent) aient été des racistes ». S’il y a chez Formisano une manière très discutable d’exonérer des quartiers entiers d’une grande ville du nord (pour suggérer un contraste avec le sud profond ?), on peut aussi penser qu’une partie de l’opposition des blancs au busing était dû non point seulement au fait que des élèves blancs côtoieraient des noirs, mais surtout à ce que des blancs dont les parents caressaient des rêves d’ascension sociale dans des temps de plus en plus difficiles côtoieraient des noirs pauvres, dans des quartiers qui s’étaient, en quelques années parfois, transformés en zones de relégation charriant divers problèmes d’insécurité et de criminalité.