En effet, l'arrêt de l'activité professionnelle met un terme à la criminalité en col blanc tandis que d'autres facteurs dont les homicides entre malfaiteurs interrompent des carrières dans les trafics de stupéfiants. Enfin, là comme ailleurs, les sorties de délinquance s'inscrivent dans des contextes socio-historiques donnés. Elles sont donc socialement situées. De la sorte, l'emploi, le service militaire et le mariage qui permettaient aux jeunes des années 1960-1970 de quitter la délinquance ne remplissent plus depuis plusieurs décennies cette fonction. Le contexte socio-économique présent pose le problème de la sortie de la délinquance en d'autres termes.

Toutefois, et c'est l'objet de l'introduction de l'ouvrage présentée par Xavier de Larminat, le désengagement délinquant n'est pas la seule résultante du contexte socio-historique. Il s'inscrit au carrefour des dispositions individuelles, des interactions sociales et du jeu des institutions. Le livre délaisse le prisme de l'acteur rationnel au profit d'une approche en termes de configurations permettant d'articuler les dimensions individuelles et sociales déterminant les comportements.

L'ouvrage est composé de trois parties. La première est consacrée aux contextes de désistance. Dans le premier chapitre, Deirdre Healy, professeure associée en criminologie à l'université de Dublin, montre le poids des variables socio-économiques et culturelles. En effet, en Irlande, il ressort des récits recueillis que la religion, le travail et la famille représentent des facteurs de désistance. Cela corrobore les résultats de recherches antérieures exposés par Laurent Mucchielli (2018). Mais le passé de délinquant ne s'efface pas, les institutions se chargent de le rappeler en de maintes occasions (par exemple lorsque le casier judiciaire est demandé dans le cadre d'une recherche d'emploi). C'est l'objet du deuxième chapitre, Marwan Mohammed, chercheur en sociologie au centre Maurice Halbwachs et initiateur des travaux sur les processus de désistance en France, présente l'influence de la religion dans les sorties de délinquance. La religion, longtemps perçue comme frein au crime, est aujourd'hui considérée comme une source du crime (Hugues Lagrange, 2010). Or, la dimension religieuse, envisagée comme une ressource mobilisable suivant les situations sociales des intéressés, apparait soit comme un pilier soit, et c'est le plus fréquemment observé, comme un ciment de la désistance. Plus précisément, la dimension religieuse, lorsqu'elle préexiste à la désistance n'influence guère la sortie de la délinquance. En revanche, lorsque religion et désistance convergent, on note un certain impact de la première sur la seconde.

La deuxième partie de l'ouvrage rend compte des trajectoires et modes de socialisation de manière longitudinale. Doctorante en sociologie rattachée au CESDIP, Alice Gaïa retrace, dans le troisième chapitre, les sorties de la délinquance juvénile. Elle montre que chez des jeunes français les acticités délinquantes (vols, cambriolages) laissent la place à la débrouille. Celle-ci revêt deux formes : le deal et le travail non déclaré. En effet, le deal n'est pas perçu comme une activité délinquante mais comme un moyen de gagner de l'argent à court terme entre deux activités professionnelles précaires. Car ce que recherchent les jeunes concernés, c'est la sortie d'un style de vie jonché de galères plus que la cessation d'activités délinquantes. En conséquence, le deal, par les compétences qu'il mobilise et le gain financier qu'il apporte, est signe d'insertion sociale. On retrouve là les conclusions de Pierre Roche à propos des trafics de drogues.

Johanna Shapland, professeure de justice criminelle à l'université de Sheffield et Anthony Bottoms, professeur émérite de criminologie à l'université de Cambridge, dans le quatrième chapitre, exposent les liens entre d'une part la délinquance et la victimation et, d'autre part, la désistance et la victimation. L'étude quantitative d'une cohorte de jeunes ayant été condamnés en Angleterre montre que les délinquants récidivistes ont de fortes probabilités d'êtres victimes de délits. Toutefois, le fait de sortir de la délinquance ne signifie pas la perte de la probabilité d'être victime. Désistance et victimation sont peu liées. De plus leur relation s'inscrit dans l'environnement et le style de vie des délinquants concernés. Sur ce point, dans le domaine de la criminalité organisée, l'environnement et les carrières criminelles rendent poreux les statuts de délinquants et de victimes. Et la mort constitue la seule sortie de la délinquance (Anne Kletzlen, 2020).

Post-doctorante rattachée au CERES, Géraldine Bugnon s'appuie sur des trajectoires sociales croisées de jeunes brésiliens pour mesurer l'impact du système pénal sur les processus de désistance. Ce cinquième chapitre rappelle que l'école de Chicago a créé le concept de désistance. Importé tardivement en France, il est aujourd'hui mobilisé par les pouvoirs publics du fait de la mise sur l'agenda politique des questions de sécurité. Par ailleurs, comme l'a montré Marwan Mohammed (2012), la sortie de la délinquance est un processus complexe et non linéaire. Le système pénal exerce trois types de désistance. Le premier consiste, du moins pour la délinquance lucrative et professionnelle, en une sortie par conversion qui résulte des mesures d'accompagnement et d'un environnement favorable. Le deuxième est une sortie par transfert de compétences qui nécessite la possession par les intéressés d'un capital scolaire et social élevé. En quelque sorte, le système pénal fait office de vecteur de reconnaissance sociale ; il se substitue à la délinquance comme pourvoyeur de cette fonction. Un troisième type de sortie se fait malgré le processus d'étiquetage des institutions lorsque les personnes prises en charge mobilisent leurs propres réseaux. Cependant, le processus d'étiquetage compromet fortement la désistance lorsqueune logique de survie ou un destin familial a déterminé l'entée en délinquance.

La troisième et dernière partie est consacrée aux modes de régulation des institutions socio-judiciaires, qu'il s'agisse des services de probation ou des associations de réinsertion. Ainsi le sixième chapitre, sous la plume de Philippa Tomsczak, chercheuse à l'université de Nottingham, rend compte à partir d'une enquête réalisée en Angleterre, des mécanismes d'accompagnement des sorties de délinquance par les associations socio-judiciaires. Resituées dans un contexte international par l'auteur, ces associations ne gèrent pas l'exécution des peines. Leur statut leur permet, dans leurs pratiques de suivi des personnes condamnées, de faire abstraction de la délinquance et de la condamnation qui en a résulté. C'est ce qui ressort d'entretiens avec le personnel de ces associations et avec leurs "clients". Le soutien et l'empathie des personnels sont érigées en conditions nécessaires à la désistance.

C'est également ce que montre la contribution objet du septième et dernier chapitre de Valerian Benazeth, doctorant en science politique rattaché au CESDIP. Une enquête auprès d'ex-probationnaires parisiens rappelle que la prison n'exerce aucun effet dissuasif auprès de ceux qui l'ont connue. Au contraire, elle renforce leur identité délinquante. C'est pourquoi, le personnel socio-judiciaire doit établir un lien de confiance avec les personnes concernées pour amorcer le processus de désistance. Cela implique notamment une désinstitutionnalisation des relations.

En conclusion, Xavier de Laminat, Alice Gaïa et Valérian Benazeth exposent les aspects méthodologiques, les débats théoriques et les enjeux politiques des recherches sur la désistance. C'est un champ en construction : il faut multiplier les travaux empiriques sur de longues périodes, mener des approches genrées, territorialisées et sur des délinquances délaissées comme la délinquance en col blanc.

Plusieurs chercheurs, dans leurs contributions à ce livre, ont souligné le poids de l'étiquetage dans les parcours de désistance. Certes, les institutions ont fabriqué le processus d'étiquetage comme Howard Becker et Aaron Cicourel l'ont bien montré. Mais elles ne font que mettre en oeuvre des lois. Et ce sont ces dernières qui en amont définissent des comportements comme délinquants (Philippe Robert, 2005). Dès lors les processus de décriminalisation -peu investigués empiriquement- participent également aux sorties de la délinquance. Ce point n'a pas été abordé dans l'ouvrage. C'est une de ses limites.

Anne Kletzlen
Chercheuse associée au LAMES (CNRS & Aix-Marseille Université)

Références bibliographiques :

  • Becker Howard, 1985, Outsiders, Etudes de sociologie de la délinquance, Paris, Métaillé.
  • Cicourel Aaron, 2017, La justice des mineurs au quotidien de ses services, Genève, IES/HETS (1ère éd.1968).
  • Kletzlen Anne, 2020, Bandits contre bandits, Les règlements de comptes à Marseille dans les années 2000, Aix-en-Provence, PUP.
  • Lagrange Hugues, 2010, Le déni des cultures, Paris, le Seuil.
  • Mohammed Marwan, 2012, Les sorties de délinquance, Théories, méthodes, enquêtes, Paris, La Découverte.
  • Mucchielli Laurent, 2018, Sociologie de la délinquance, Paris, Armand Colin.
  • Robert Philippe, 2005, Sociologie du crime, Paris, La Découverte.
  • Roche Pierre, (dir.), 2007, La proximité à l'épreuve de l'économie de la débrouille : Situation de travail et postures professionnelles des travailleurs sociaux, Marseille, ADAPP 13.