En mobilisant les savoirs disponibles sur les violences policières, l’auteur adopte une démarche foucaldienne : il utilise une série d’affaires produites depuis 1945, date de mise en place de la police moderne pour rendre compte des ruptures et des continuités des pratiques policières. Cette mise en perspective historique, objet des trois chapitres du livre, montre que les violences policières ne sont pas le produit de dysfonctionnements de l’organisation policière mais un système.
En effet, l’institution policière - ou plus exactement les unités de police affectées au maintien de l’ordre c'est-à-dire à la gestion des foules - cible ses interventions sur certaines catégories de la population, les jeunes, ceux d’origine immigrée en particulier. Ce point est abondamment documenté depuis longtemps par les chercheurs en France comme aux États-Unis (par exemple, Didier Fassin, 2011 ; Alice Goffman, 2014). Les inégalités sociales et raciales forment un terreau propice aux violences policières.
Michel Kokoreff précise que le système trouve son origine dans le passé colonial de la France (chapitre 1) quand la police matait les manifestations et tentatives de rébellions des populations colonisées. Ensuite, il en fut notamment de même à Paris en 1961 avec le massacre d’algériens au métro Charonne et en Guadeloupe en mars 1967 avec les violences commises sur des guadeloupéens. Mai 68 a été également le théâtre de violences policières dans un contexte de remise en cause de l’Etat gaulliste et en présence d’acteurs - dont Maurice Papon - qui avaient officié en Algérie pendant la guerre d’indépendance. Dans ces exemples, les pouvoirs publics ont toujours légitimé au nom de l’ordre les massacres des populations concernées considérées comme « terroristes ». Cette représentation de la contestation perdure et remplit une fonction d’invisibilisation du caractère politique de la violence d’Etat comme le montre par ailleurs Vanessa Codaccioni (2019).
La crise économique qui survient dans les années 1970-1980 a pour effet d’ériger les populations immigrées en bouc-émissaires, responsables des nouveaux maux de la société. Cette représentation se greffe sur les rancœurs d’une décolonisation ratée. Une série de crimes racistes a eu lieu dans les années 1970 (chapitre 2) dont Rachida Brahim (2021) a restitué les rationalités. Ils resteront pour la plupart impunis. Ces crimes constituent la face immergée des violences policières quotidiennes. Car parallèlement dans les cités sensibles, la police est souvent la seule institution publique présente. Des contrôles au faciès, des incidents avec les jeunes de ces quartiers dégénèrent rapidement, ce que Jérémie Gauthier et Fabien Jobard (2017) ont établi il y a quelques années. Un racisme anti-jeunes est apparu. De nombreuses recherches l’ont montré (par exemple Didier Fassin, 2011).
Comme l’illustrent les affaires Malik Oussékine, tabassé par les policiers en marge d’une manifestation étudiante (1986) et Rémi Fraisse, militant écologique tué par une grenade lors d’une manifestation contre un barrage (2014), il faut également « écraser la contestation sociale » (chapitre 3). Depuis les années 1990, les recompositions des forces de police sous l’effet d’un renouveau des effectifs et de nouvelles missions axées sur la répression vont de pair avec une logique de militarisation. « Expérimentée dans les « banlieues sensibles », elle s’est étendue aux mouvements sociaux par glissements successifs : de la guerre aux terroristes, à celle aux trafiquants de cité, de la stratégie de reconquête des « territoires perdus de la République » à celle consistant à neutraliser toute contestation sociale par un gouvernement de la peur » (p. 106). Ainsi que l’a montré Dominique Monjardet (2006), c’est une posture de conflit, une posture guerrière qui l’emporte dès lors que la police n’apporte plus un service public à la population (p. 115). On est en présence non pas d'une police de territoire proche des habitants mais d'une police d’Etat, axée sur la prévention et la répression des infractions La fourniture d’armes de plus en plus performants participe à la production de ce que l’auteur appelle une surviolence d’Etat c’est-à-dire des violences policières dépassant les limites de ce qui est acceptable. Les pouvoirs publics, en France comme aux Etats-Unis, opposent un déni systématique à ces dérives illustrées par les affaires Georges Floyd, mort aux Etats-Unis sous les coups de la police en 2020 ou Adama Traouré, décédé en 2016 dans les locaux d’une gendarmerie du Val d’Oise.
Divers éléments expliquent la production et le maintien des violences policières : la militarisation des forces de l’ordre, le poids du syndicat Alliance, proche de l’extrême droite, majoritaire dans la police, une base qui impose ses décisions et pratiques à la hiérarchie, une grande solidarité professionnelle comme le montre Valentin Gendrot (2020), une quasi impossibilité de réformer l’administration de l’Intérieur verrouillée par les gaullistes. Sur ces éléments organisationnels, se greffe le souci des pouvoirs publics de contrôler toute forme de contestation qu’elle soit sociale ou politique : création de l’état d’urgence en 1955 qui donne de grandes prérogatives à la police, promulgation de la loi anti-casseurs en 1970 qui tend à pénaliser la participation aux manifestations violentes et contrôler les manifestations. Elle a été réactualisée en 2019. L’état d’urgence, quant à lui a été intégré au droit commun en 2019 à la suite de sa réactivation dans le cadre de la lutte contre le terrorisme en 2015.
Par leur impunité, les violences policières forment un « permis de tuer » qui s’inscrit dans une violence politique qu’il faut mettre en exergue. Ce « permis de tuer » s’exerce sur des populations considérées comme des ennemies. La logique militaire, celle de la guerre, a remplacé la logique du maintien de l’ordre conçue pour protéger la population. Les attentats terroristes de 2015 ont constitué un tournant dans l’accélération de la militarisation des forces de police. Une nouvelle gestion des manifestations, placée sous le sceau de la lutte contre le terrorisme, a entraîné une explosion des incidents avec la police. Les mouvements des Gilets jaunes en témoignent.
Michel Kokoreff, dans la conclusion de son ouvrage, pose la question de réformer ou d’abolir la police. La police dont la fonction est selon certains de produire de la violence (Geoffroy de la Gasnerie, 2019) permet à l’Etat de conserver son emprise, elle constitue un outil. Des pistes de réforme parmi lesquelles la formation des policiers sont présentées. Certaines viennent d’être reprises par Gustav Fiere, Jerome Giusti et Dominique Rambourg (2021) dans le cadre de leurs réflexions sur la refonte des liens unissant la police à la population.
La finalité de l’ouvrage de Michel Kokoreff est de sensibiliser outre les étudiants, chercheurs, et professionnels, les simples citoyens sur la violence de l’Etat. C’est pourquoi l'ouvrage est synthétique et très accessible. Mais il présente aussi des limites - voulues par l'auteur - dont celles d'occulter la question des violences commises sur les policiers ou bien celle de ne présenter qu'une sélection d'affaires, certes emblématiques de la violence d’Etat ici dénoncée.

Anne Kletzlen
Chercheuse associée au CNRS (MESOPOLHIS)

Références bibliographiques

Brahim Rachida, 2021, La race tue deux fois, Une histoire des crimes racistes en France (1970-2000), Paris, Syllepse.
Codaccioni Vanessa, 2019, Répression. L’Etat face aux contestations politiques, Paris, Textuel.
Fassin Didier, 2011, La force de l'ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil.
Fiere Gustav, Giusti Jérôme, Raimnourg Dominique, 2021, De police à polis. Refondre le lien entre les forces de l’ordre et la population, Paris, Fondation Jean Jaurès.
Gasnerie (de la) Geoffroy, 2019, La police: théorie et politique. Conférence à Sciences Po Bordeaux, lundi 25 novembre.
Gauthier Jérémie, Jobard Fabien, 2017, Police : questions sensibles, Paris, PUF.
Gendrot Valentin, 2020, Flic. Un journaliste infiltré dans la police, Paris, Goutte d’or.
Goffman Alice, 2014, On the run. Fugitive life in a american city, Chicago/London, University Chicago Press.
Monjardet Dominique, 1996, Ce que fait la police. Sociologie de la force publique, Paris, La Découverte.