Des préjugés et des amalgames

Le terme « gens du voyage » correspond à une catégorie juridique française basée sur l’exercice des activités économiques et ambulantes. Cette définition évite de donner une identité ethnique aux Français de culture tsigane. Ces derniers sont pour la plupart citoyens français depuis des générations (on en dénombrerait actuellement près de 400 000). Les Roms visés par les annonces gouvernementales viennent quant à eux bien souvent des pays de l’Est européen (Roumanie, Bulgarie, ils seraient actuellement 20 000 sur le territoire).

L’amalgame provient également du fait que la dénomination Rom constitue le terme que les associations et les groupes Gitans, Manouches, Roms ont choisi pour se rassembler politiquement en 1971 durant le congrès mondial tsigane, à Londres. En réalité, le peuple rom ou tsigane ne forme pas une société homogène, bien qu’ayant des traits culturels communs. Il faut souligner leur diversité ethnique. Les Tsiganes sont une population dispersée sur plusieurs continents, au nombre d’environ dix à quinze millions de personnes.
On définit également souvent la population tsigane comme nomade en opposition aux sédentaires. Cependant la plupart des Tsiganes français sont aujourd’hui semi-sédentaires, rattachés administrativement et souvent affectivement à une ville, un territoire. Je fus amené en tant qu’éducateur à intervenir sur une aire d’accueil, durant un échange avec une femme manouche, je lui avais demandé quel était son sentiment d’appartenance au quartier dont dépendait le terrain, elle m’indiqua : « Nous mais on est du quartier de Chateaulare, c’est chez nous ici, on habite là… c’est notre territoire, on y va faire nos courses, les enfants y vont à l’école, La Maison Pour Tous (le centre social) organise des soirées pour les voyageurs, c’est chez nous ici. » La discussion se poursuivit sur la question de la régularité des voyages, elle déclara : « Oui, on est voyageurs, mais on voyage plus beaucoup, pour toucher les allocations, il faut que les enfants soient scolarisés, on s’en va l’été voir la famille, comme les Gadgé (les non-Tsiganes) puis on revient. » Malgré, un fort taux de déscolarisation chez les enfants tsiganes, l’obligation scolaire liée au droit aux allocations familiales favorise cette semi-sédentarisation.

La stigmatisation d’un groupe ethnique

Les « comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms » cités par le président de la République sont avant tout la conséquence de la marginalisation séculaire d’un groupe ethnique et de son adaptation en milieu hostile. Ces « dispositions » culturelles (plus que comportementales) sont une forme de résistance de cette société face aux discriminations subies à travers les siècles.
Le rapport établi par Nicolas Sarkozy entre la délinquance et une catégorie ethnique réifie un ensemble déjà stigmatisé. Celui-ci renforce un imaginaire populaire favorisant des comportements racistes. Comme le souligne le sociologue Jean-Pierre Liégeois dans Libération (23/07/2010), depuis de nombreuses années : « Les politiques pratiquées à leur égard ont été des politiques d’expulsion, ou de réclusion, d’enfermement autoritaire ou d’assimilation. »
La stigmatisation politique des Tsiganes réactive des représentations populaires nauséabondes en lien avec des faits divers. Nous avons tous croisé ces Tsiganes à la frontière de nos villes, remarqué des jeunes mendiants nous sollicitant à un feu pour le lavage de notre pare-brise, eu une conversation avec un proche travaillant dans le bâtiment « victime » de vols de matériaux ou sollicité régulièrement pour de la vente de ferraille. À ce titre, l’action du gouvernement se révèle subtile. Toutes ces images s’entremêlent aux discours politiques, aux faits divers surmédiatisés. L’actualité vient faire écho à nos expériences personnelles en liaison. Cet ensemble forme un processus discursif, support de l’action politique. La figure du Rom de l’Est s’imbrique avec celle des gens du voyage. Ces schémas peuvent légitimer, libérer tout un système de pensée populiste, comme nous avons pu l’entendre ces derniers mois, du type : « Tous les mêmes… des voleurs… et la Mercedes… Ils touchent tous les Allocations… »

Un impact symbolique

Il est nécessaire de rappeler que l’identité ethnique est un processus dynamique et non statique, qui se construit par interaction entre les groupes sociaux, et par un processus historique, dans lequel rentrent en compte de multiples facteurs. Bien que les Tsiganes aient une forte identité culturelle, celle-ci ne peut perdurer qu’au contact de l’autre. Chaque communauté, groupe tsigane, adopte des traits culturels propres à un pays, à des territoires particuliers. Leurs activités économiques sont basées à partir d’échanges constants avec les non-Tsiganes. Ces échanges peuvent être très divers, s’exercer autour d’un match de football, d’un goût musical, d’une opinion politique commune. Les échanges fomentent les idées, les déploient autour d’une appartenance commune. Cependant, lors de conflits, de tensions fortes, la différence fondamentale est réaffirmée comme par exemple lorsque j’avais pris position en faveur des enseignants du collège suite à l’exclusion d’un jeune Tsigane, ce dernier m’indiqua : « De toute manière vous les gadjo, vous êtes toujours d’accord avec le collège, on vous a pas demandé de nous y emmener. » La stigmatisation d’un jeune favorisait le repli identitaire, le rappel de son appartenance culturelle.

Les violences urbaines survenues à Grenoble ainsi qu’à Saint-Aignan il y à un an ont favorisé une « imprégnation sécuritaire » « une posture ethnique » dirigé notamment envers l’électorat de l’extrême droite. En cela la « déclaration de guerre aux voyous » du chef de l’État du 30 juillet 2010 était une véritable « opération idéologique de remodelage des valeurs » (L’humanité, 29/07/11).
La stratégie politique du gouvernement actuel visant à désigner les Tsiganes, les jeunes des quartiers populaires comme bouc-émissaire ne peut que susciter cette forme de repli culturel, de tensions entre les citoyens français manouches, bretons ou basques, au détriment d’un « vivre ensemble ». Comme le souligne pourtant l’anthropologue Patrick Williams, « les Tsiganes montrent qu’ il est possible de construire d’autres mondes ».