L’affaire Tissier (le meurtre d’un enfant par un récidiviste) en 1992 avait déjà été l’occasion pour le gouvernement de droite de l’époque de durcir l’arsenal répressif en instaurant une peine de perpétuité réelle en 1994. Plus près de nous, les attentats du 11 septembre 2001 ont créé un effet d’aubaine en permettant l’adoption dans l’urgence de nombreuses mesures liberticides dans le cadre de la Loi sur la Sécurité Quotidienne dont certaines étaient déjà « dans les cartons ». Ces fenêtres d’opportunité politiciennes, qui permettent d’ouvrir des brèches dans le mur des garanties démocratiques, sont innombrables depuis le ministère Sarkozy, à tel point que l’on est tenté d’affirmer : un fait divers, une loi. Jugeons plutôt :

- juin 2005 : projet de loi sur la récidive prévoyant la surveillance des détenus en fin de peine suite à l’enlèvement et au meurtre d’une joggeuse par un meurtrier récidiviste ; la loi sera voté en décembre 2005,
- novembre 2005 : propositions de Nicolas Sarkozy de nouvelles mesures contre les violences commises en groupe dans le plan de prévention de la délinquance remis au Premier ministre suite aux émeutes urbaines ; la loi sera votée le mois suivant,
- mai 2006 : propositions de Nicolas Sarkozy pour durcir la législation réprimant les agressions sexuelles suite au meurtre de deux enfants,
- juin 2007 : redécoupage de la carte judiciaire impliquant la suppression de 300 tribunaux suite à l’agression d’un magistrat,
- août 2007 : durcissement des conditions de remises de peine pour les pédophiles suite au viol d’un enfant par un récidiviste,
- même mois : proposition de Nicolas Sarkozy d’une réforme pour rendre obligatoire la tenue d’un procès même en cas d’irresponsabilité de l’accusé suite à l’assassinat de deux aides-soignantes par un déséquilibré ; la loi sera votée en février 2008,
- janvier 2008 : adoption du projet de loi de la Garde des Sceaux instaurant une rétention de sûreté pour les criminels dangereux suite à l’émoi provoqué par l’affaire Fourniret (meurtres en série de jeunes filles commis par un récidiviste) ; la loi sera votée le mois suivant,
- novembre 2008 : proposition de Nicolas Sarkozy de réformer les hospitalisations d’office afin de mieux encadrer les sorties d’établissement, de créer un fichier national recensant l’ensemble de ces procédures et de mettre en place un plan de sécurisation des hôpitaux psychiatriques impliquant la multiplication des structures d’enfermement suite au meurtre d’un étudiant par un malade mental ; la loi sera votée en juillet 2011,
- mars 2009 : annonce d’une loi contre les bandes violentes suite à des bagarres dans un lycée ; la loi sera votée en mars 2010,
- octobre 2009 : proposition de loi pour soumettre à la castration chimique les auteurs de viol suite au viol et au meurtre d’une joggeuse par un récidiviste ; la loi sera votée en mars 2010,
- janvier 2010 : annonce d’une loi aggravant les sanctions pénales pour les auteurs d’agression contre les personnes vulnérables suite au meurtre d’un couple de retraités ; la loi sera votée en mars 2011,
- juillet 2010 : publication d’un décret prévoyant une amende pour outrage au drapeau suite à une polémique liée à une photo primée à un concours,
- septembre 2010 : Nicolas Sarkozy propose de mettre en place des jurés populaires dans les tribunaux correctionnels pour durcir les sanctions suite à la remise en liberté sous contrôle judiciaire d’un braqueur présumé, la loi sera adoptée par le parlement en juillet 2011,
- même mois : annonce de mesures contre les Roms (réduction de moitié du nombre de camps illicites en 3 mois, reconduite vers la Bulgarie ou la Roumanie des Roms ayant commis des fraudes ou des atteintes aux biens et contrôle fiscal des résidents des camps) suite à des violences commises par des membres d’une communauté gitane,
- janvier 2011 : extension de la perpétuité incompressible aux meurtriers d’agents dépositaires de l’autorité publique (et déchéance de la nationalité française s’il est d’origine étrangère) suite au meurtre d’un agent de police par un activiste de l’ETA en mars 2010 ; la loi sera votée en mars 2011,
- même mois : annonce de nouvelles mesures contre la récidive (dont la création d’un service opérationnel de suivi des délinquants sexuels et violents) suite à la disparition et au meurtre d’une jeune femme par un multirécidiviste. Elles feront l’objet d’un rapport remis au Président de la République par Eric Ciotti, en juin 2011. Cette dernière affaire est une nouvelle occasion pour Nicolas Sarkozy d’attaquer les professionnels du service public de la justice en les accusant de laxisme et d’incompétence dans un contexte de gel des dépenses publiques et d’asphyxie financière des tribunaux, provoquant un vaste mouvement de grève chez les magistrats. Le 8 mars 2011, lors de la convention sur l’application des peines, il propose une série de mesures plus sécuritaires les unes que les autres destinées à alourdir le régime des peines : augmenter (de 20 000 places) le parc pénitentiaire, confier au parquet la pleine et entière responsabilité de l’exécution des peines, supprimer la systématicité de la procédure d’aménagement des peines de moins de deux ans et les réductions de peine automatiques, ne pas accorder de possibilité de libération conditionnelle avant que les deux tiers de la peine aient été purgés, associer des citoyens, tirés au sort, aux juges d’application des peines pour les décisions de libération conditionnelle des criminels, instaurer des jurys populaires en correctionnelle, mettre en place des outils statistiques de prédiction de la récidive.

Comme certains magistrats l’ont relevé, ces effets d’annonce relèvent du populisme pénal, d’une instrumentalisation politique de la question criminelle, une grande partie de ces mesures étant déjà appliquées ou au contraire inapplicables. Les faits divers, dans un contexte de médiatisation croissante de la question de l’insécurité et de montée en force de l’idéologie victimaire, sont autant d’occasion pour le gouvernement, confronté à une crise économique qui le met en échec, de reprendre la main en conjurant juridiquement et a posteriori des événements tragiques tout en développant une rhétorique punitive qu'il pense électoralement rentable.