D’abord, il faut le savoir, les violences sexuelles sur mineurs, dans les deux tiers des cas, sont commises par des adultes. Et, même si quelques événements récents ont ébranlé les esprits (viol et assassinat de jeunes femmes dans l’espace public), la plupart des violences sexuelles sont intra-familiales ou le fait de proches des victimes. Reste, malgré tout, qu’un tiers des violences sexuelles est le fait de mineurs ; chiffre loin d’être négligeable. Lutter contre la récidive est donc un enjeu sociétal et tout simplement humain. Nous ne parlerons pas ici de lois, davantage de circonstance que thérapeutiques, mais d’actions et de conditions pour qu’un jeune (ou un jeune présumé auteur) puisse se construire dans l’avenir, avec dignité pour lui-même et avec les autres.

Depuis 2010, date de la parution de notre ouvrage qui croisait nos compétences, celles d’un médecin sexologue et d’une sociolinguiste , et qui décrivait, entre autres, le profil de mineurs auteurs de violences sexuelles, à partir du travail de terrain de Marie-Laure Gamet, la situation a évolué. Marie-Laure Gamet travaille sur la prise en charge sexologique des mineurs et a suivi 80 mineurs auteurs depuis 2003. Elle constate que les mineurs qui lui sont adressés sont de plus en plus jeunes (13 ans actuellement en moyenne). Certes, et c’est tant mieux, désormais les parents savent qu’ils peuvent demander de l’aide et nouer un dialogue avec un professionnel sur d’éventuels faits d’agressions sexuelles commis par leur enfant, majoritairement dans la sphère familiale. Toutefois, l’analyse des nouvelles situations depuis 2008 montre que les troubles du développement sexuel (qui peuvent basculer dans la violence) sont bien souvent la conséquence de certains contextes.

  • L’exposition précoce à la pornographie peut avoir des effets particulièrement graves, préjudiciables à un développement de la sexualité serein chez l’enfant. Les études ne sont pas assez nombreuses à ce sujet mais Marie-Laure Gamet relève trois facteurs aggravants : 1. Une exposition dès l’enfance et a fortiori si elle est répétée 2. Une absence de verbalisation avec des adultes en capacité de dialoguer sur les images visualisées, dans une approche constructive, apte à faire grandir l’enfant (au sens des objectifs de santé sexuelle définis par l’Organisation Mondiale de la Santé) 3. Une exposition banalisée dans la vie des enfants ou des adolescents : un jeune qui s’enferme dans sa chambre avec la télévision ou son ordinateur, sans aucune supervision parentale ni dialogue sur ce qu’il peut ou ne peut pas regarder du fait de son âge.
  • L’exposition accidentelle en direct à la sexualité des adultes de l’entourage de l’enfant, en particulier si elle est répétée et quand, encore une fois, elle n’est pas explicitée, peut engendrer des troubles sexuels connotés d’agressivité chez des enfants. D’une façon comme une autre, pour libérer la parole, il est encore nécessaire de favoriser des temps de rencontre réguliers de ces enfants et adolescent-e-s avec des professionnels formés à l’éducation de la sexualité, notamment en milieu scolaire ou au sein d’autres institutions comme les conseils généraux ou les lieux de soin et de prévention.
  • Les contextes de vie insécure fragilisent aussi les mineurs. Si au début des années 2000, la plupart des jeunes suivis par Marie-Laure Gamet étaient issus des services de l’Aide Sociale à l’Enfance, dans des situations familiales difficiles (alcoolisme parental, maltraitance…), la majorité aujourd’hui vit dans sa propre famille. Toutefois ces jeunes peuvent connaître des situations de carence affective. L’indifférence parentale dans un milieu social dit favorisé peut être aussi préjudiciale que des carences avérées dans d’autres milieux. Il est aussi des situations plus tabou, celles des mésententes voire des violences conjugales qui, sous des apparences de bonne entente, notamment dans les situations plus aisées, vont laminer les jeunes. Enfin, certains vont chercher à jouir des places mal définies des parents et des enfants pour en tirer le maximum de profit, matériel notamment, dans une sorte de toute puissance relationnelle qu’il faut dépister rapidement dans les prises en charge. Mais,
  • Les violences sexuelles subies, par les traumatismes qu’elles engendrent, sont des bombes à retardement de violence sexuelle. Les violences sexuelles des mineurs sont en France un fléau mais notre société en parle peu. Parmi la population adulte, on parle en France de 5 à 10% de mineurs victimes avant 18 ans, alors que l’OMS avance des chiffres de 15% à 20% pour les pays occidentaux. À notre époque de grande communication, bien des jeunes ont subi des violences sexuelles sans pouvoir les dévoiler, d’autant plus quand ces violences sont le fait d’adultes, cas le plus fréquent. On peut encore préciser que les garçons sont plus en difficulté que les filles pour en parler, en raison de l’atteinte à leur masculinité, ce qui engendre des spirales d’enfermement dans la violence, soit contre eux-mêmes soit contre les autres.

À ces quatre contextes majoritairement répertoriés et qui peuvent s’additionner et aggraver les situations, il faut mentionner le cas de pathologiques psychiatriques, de déficiences intellectuelles ou d’addictions.

Image_livre_violence_sexuelle_des_mineurs.jpgAu vu de cet état des lieux et de l’expérience des thérapies sexuelles auprès des mineurs, on se doit d’affirmer que les violences sexuelles ne sont pas une fatalité même si le risque zéro n’existe pas dans les relations humaines. Ainsi, associée aux sanctions judiciaires indispensables, la prise en charge au titre du soin est fondamentale, mais devrait comprendre une prise en charge sexologique soutenue, régulière et tournée vers le soin du développement de la sexualité. Au début de son activité, Marie-Laure Gamet a pris en charge des jeunes qui étaient quasi tous récidivistes, et l’on peut affirmer aujourd’hui qu’il est possible de casser le processus d’engrenage dans la violence sexuelle. A cette fin, une prise en charge pluridisciplinaire doit être organisée au plus vite dès les signalements, la place de chacun devant être claire, les intervenants du soin, psychiatres et psychothérapeutes, devant se succéder auprès du jeune dans une régularité bien définie, le tout « orchestré » par les magistrats et la Protection Judiciaire de la Jeunesse. Mais il serait indispensable aujourd’hui de mentionner officiellement, ce qui n’apparaît encore nulle part en France, la prise en charge en thérapie sexuelle par un médecin la ou un psychothérapeute formé à cette pratique. Ces professionnels doivent être aguerris aux situations de violences sexuelle. On peut à ce sujet saluer les initiatives de l'Association Inter-Hospitalo Universitaire de Sexologie (AIHUS) pour impulser des formations en ce sens.
Ces professionnels sont certainement parmi les plus aptes à nouer un dialogue sur la sexualité et sa construction, plus particulièrement avec des mineurs en difficulté, pris dans le déni ou le refus de soin : le sexo-thérapeute, médecin ou psychothérapeute formé en thérapie sexuelle, cherche à s’enquérir des distorsions cognitives, des émotions inadaptées, des fausses représentations sur la sexualité, des motivations sexuelles de passage à l’acte et de tout ce qu’une tête, un cœur et un corps, en mal d’être, peuvent aller chercher, à l’encontre d’une « santé sexuelle », et pouvant ainsi déraper dans la violence. Dans une société comme la nôtre, il est temps que l’on s’autorise à mettre les moyens indispensables pour que la construction sexuelle ne soit plus laissée au seul hasard ou à la fatalité, particulièrement dans les situations de violence sexuelle déjà répérées. Bref, on ne parle pas assez de développement de la sexualité, on ne parle pas assez de prise en charge de la sexualité chez les mineurs, on ne parle pas assez des violences sexuelles des mineurs, violences des auteurs ou violences subies. Les positions intellectuelles sur la construction de la sexualité (approches psychanalytique, psychologique, sociologique, intégrative, etc.), souvent divergentes, ne favorisent probablement pas un discours audible. Il faudrait pouvoir s’entendre entre professionnels et scientifiques sur le droit de l’enfant et de l’adolescent à poursuivre dignement son développement sexuel, en abordant clairement cette notion même de « développement sexuel ».

Finalement, respecter et être respecté, aimer et être aimé sont au cœur des relations humaines et sociales. Notre société, en pleine mutation, ne peut faire l’économie de ces droits fondamentaux. Les violences sexuelles des mineurs nous le rappellent cruellement.

Marie-Laure Gamet, médecin sexologue Châlons en Champagne, enseignante au DU de sexologie de Metz-Reims, membre titulaire de l’Association Inter-Hospitalo-Universitaire de Sexologie.
Claudine Moïse, sociolinguiste, Professeure à l'Université Stendhal Grenoble 3.

Elles ont publié Les violences sexuelles des mineurs. Victimes et auteurs : de la parole au soin, Paris, Dunod, 2010.