Juste après les attentats de Londres, Lord Stevens, ancien chef de la Metropolitan Police, publia une enquête selon laquelle 99 % des musulmans en Grande-Bretagne n’ont rien à voir avec l’islamisme alors que 1 % – 16 000 personnes si l’on s’en tient aux chiffres du recensement religieux de 2001 – est lié à l’extrémisme politico-religieux. Un certain nombre de sondages organisés entre 2005 et 2007 semblent pourtant indiquer qu’il existe une frange de la communauté, entre 5 et 20 % selon les cas, qui peine à condamner sans ambiguïté les attentats de Londres. Une minorité plus ou moins substantielle dénonce les attentats mais, pour reprendre les termes d’une de ces études, « comprend les sentiments et les motivations à leur origine ». Ce sont, comme on dit, des indécis (fence-sitters), qu’on rapprochera de l’expression sneaking regarders utilisée au plus fort des troubles nord-irlandais afin de décrire ces catholiques qui, sans être solidaires des attentats de l’IRA, étaient scandalisés par les méthodes des forces de sécurité britanniques. De fait, la politique britannique s’est trop concentrée sur la nécessité de débusquer coûte que coûte des terroristes, en négligeant le soutien moral potentiel de musulmans qui, s’ils sont harcelés par la police, stigmatisés par une certaine presse, discriminés sur le marché de l’emploi, peuvent tout à fait basculer dans l’extrémisme, voire le terrorisme. À de multiples reprises, la Grande-Bretagne des années 2000 n’a pas retenu les leçons nord-irlandaises des années 1970 et 1980.

Comment comprendre cet enchaînement de lois votées dans la précipitation, largement contreproductives, dans un pays ayant fait des progrès notables en matière de community policing (qu’on traduira, faute de mieux, par « police de proximité ») et de recrutement des minorités ethniques au sein des forces de police (surtout londoniennes), notamment suite à la publication du rapport Scarman après les émeutes de 1981 ? Comment comprendre pareille dérive au sein d’une nation dont les forces de police (Bobbies) sont normalement là pour servir les citoyens, quelle que soit leur origine, plutôt que l’État, comme c’est le cas en France ? La réponse est sans doute à trouver dans le virage droitier opéré par M. Blair dès 1993 en matière de sécurité (law and order), qui s’explique notamment par des focus groups (groupes d’électeurs potentiels) de classes moyennes excédées par les incivilités, et potentiellement intéressés par un vote travailliste si celui-ci infléchit sa politique dans un sens sécuritaire. La formule magique de la « tolérance zéro », au même moment, ferait le reste, comme plus tard le contexte international de l’après-11 septembre.

Que ces mesures n’aient pas renforcé la sécurité et qu’elles aient échoué à gagner les cœurs et les esprits (winning the hearts and minds) des musulmans outre-manche a principalement à voir avec la politique étrangère du pays (vis-à-vis de l’Irak, de l’Afghanistan, d’Israël), mais il est clair qu’au niveau local, la stigmatisation d’une partie des musulmans par les forces de police ont fait basculer certains jeunes dans l’extrémisme, voire dans le terrorisme, ainsi que l’illustre de façon glaçante le film Britz (Peter Kosminsky, 2007) diffusé par Channel Four à une heure de grande écoute. L’un des deux personnages principaux, Sohail, jeune musulman du nord de l’Angleterre servant de taupe pour MI-5 doit infiltrer des réseaux extrémistes. La police ne connaissant pas sa réelle identité, il est arrêté et interrogé de façon, disons, musclée, l’un des policiers l’insulte (You Paki fuck !), avant que Sohail soit rejoint par son supérieur hiérarchique du MI-5 venu le délivrer. Le jeune agent parle d’une situation « qui est un tel cliché », avant d’asséner à son chef : « vous comprenez bien que c’est là tout le problème, non ? ». Sans le savoir, Sohail parle en réalité de sa propre sœur, Nazima.

La lecture d’un essai récent de Didier Fassin portant assez largement sur la BAC (Brigade Anti-Criminalité) en Ile-de-France, intitulé La Force de l’ordre, une ethnologie de la police des quartiers, donne également à penser que « c’est là tout le problème », en effet. On y découvre une certaine façon routinière de traiter les jeunes des banlieues en « bâtards », pour reprendre le vocable en vogue chez les brigades. Résolument monoculturelle, la BAC a recours de façon quasi systématique à « l’outrage et rébellion » comme outil de contrôle social, pressée qu’elle est par l’obsession statistique du ministère. Certes, D. Fassin note la docilité et l’intériorisation de la domination chez l’immense majorité des jeunes. En outre, il remarque que le référent religieux (musulmans, islam) est quasiment absent du vocabulaire stigmatisant de la BAC, qui utilise « bâtards » de façon très récurrente. Pourtant, stigmatisés de la sorte, combien de ces indécis, de ces « fence-sitters », peuvent être tentés par les idéologies religieuses extrêmes, menant ou non au passage à l’acte violent ? C’est aussi dans cette perspective que l’affaire de Toulouse peut être repensée, avec une prudence qui est de mise dans l’attente d’éventuels éclairages sur le parcours personnel de Mohamed Merah.