On pense souvent, par exemple, qu’au nord, puisque les pouvoirs publics n’ont pas créé la ségrégation, il ne leur incombe pas d’y remédier. Pourtant, des observateurs avisés de la société américaine notent, dès les années 1960, de troublants points communs entre ce sud profond qu’on tente de dé-ségréguer à coups de décisions de justice, et ce nord que la tolérance immuniserait contre les préjugés raciaux. L’historien Matthew Lassiter en tire la conclusion suivante : « L’étiquette de ségrégation de facto est si historiquement chargée -tellement parcourue d’oppositions binaires et artificielles entre nord et sud, entre la question de l’éducation et du logement, entre l’action publique volontaire et les forces du marché privé, entre la culpabilité blanche et l’innocence blanche- que les historiens seraient bien avisés de l’abandonner en tant que catégorie descriptive et analytique, pour y voir davantage une construction politique et culturelle ».

Le busing, « Vietnam des années 1970 » ?

Les pratiques dites de busing font référence à ces trajets en bus d’enfants blancs vers des écoles majoritairement noires ou latinos, ou l’inverse, le tout dans une démarche visant à combattre la ségrégation scolaire. La plupart d’entre elles sont très modestes au départ, mais doivent faire face aux mobilisations de parents blancs qui sont vent debout contre ce qu’ils appellent le « busing forcé » (forced busing). En septembre 1964, à New York, un vaste boycott contre « l’intégration scolaire » est organisé, même si seuls 13 000 élèves de minorités sont supposés rejoindre des écoles blanches, et 1 000 élèves blancs du Queens et de Brooklyn rejoindre des écoles à majorité noire et portoricaine. Dès cette période, les parents mobilisés se disent victimes d’une « discrimination à l’envers » (reverse discrimination), et parcourent les rues aux cris de « Rendez nous nos écoles », « Nos enfants aussi ont des droits civiques ! ». Le hiatus considérable entre la modération des politiques instaurées et la violence de la réaction blanche est partiellement imputable à ce préjugé profondément ancré selon lequel les noirs sont indolents, rétifs à l’effort, moins intelligents que les blancs, préjugé que des « tests scientifiques ont prouvé », si l’on pense par exemple à une interprétation racialement déterministe des tests de Q.I.
La critique du « racisme des blancs » devrait toutefois être nuancée. L’historien de Boston Ronald Formisano n’est pas le seul à pointer le fort sentiment d’injustice blanc face aux mises en place du système de busing. Il y a deux raisons principales à cela. La première est le déficit démocratique : tout comme les politiques d’affirmative action, la déségrégation par le busing est très souvent décidée par des juges qui ne sont pas élus, et qui donc n’ont pas à craindre de ne pas être réélus. C’est ce qui explique la propension des associations blanches à donner l’image de contribuables floués, victimes de décisions arbitraires et scandaleuses dans « la plus grande des démocraties ». À Boston, l’association principale s’appelle ROAR (Restore Our Alienated Rights).
Deuxièmement, il y a la préservation d’une ségrégation par le revenu : en 1974, la Cour Suprême décida, dans l’arrêt Milliken vs. Bradley, d’annuler une décision prise par une court de Detroit ayant instauré un système de busing à travers tout le comté, et non pas limité à la seule ville de Detroit. Cette décision revenait à créer un cordon sanitaire protégeant les banlieues résidentielles, et limitant le busing aux quartiers de la ville industrielle du Michigan. Le Juge de la Cour Suprême Thurgood Marshall -le seul juge noir- s’opposa à cet arrêt : selon lui, en excluant les zones résidentielles des périmètres à dé-ségréguer, on s’assurait que les politiques scolaires au niveau local mettraient aux prises « des blancs pauvres et des noirs pauvres » alors que les classes aisées -blanches mais également noires- regarderaient de loin. Ces deux dysfonctionnements -déficit démocratique, système à deux vitesses- semblent physiquement incarnés par la figure de juges honnis (comme le juge Garrity à Boston) : habitant les quartiers résidentiels, ces juges, dans les pires des cas, expriment sans ambiguïté la supériorité de leur moralité et de leurs valeurs de tolérance multiculturelle à des gens sans éducation, pleins de préjugés, enfin mus par un esprit de paroisse (à prendre au sens littéral pour les catholiques d’origine irlandaise, polonaise, italienne).
Le caractère crucial des référents de classe dans ce qui semble a priori un épisode de l’histoire de la question raciale en Amérique doit sans cesse être rappelé. C’est ainsi que l’on peut comprendre cette remarque d’un parent blanc décrivant le busing comme le « Vietnam des années 1970 », même si son intention au départ était simplement d’inventer une formule choc. Le lien, aussi ténu soit-il, existe entre deux conflits dont les acteurs de base sont les noirs pauvres et les blancs des classes ouvrières, conflits engendrés et poursuivis par des élites dont les enfants eux-mêmes, instruits dans les bonnes universités, se trouvent exemptés.

Une guerre sans vainqueur ?

À Nashville (Tennessee), la déségrégation scolaire a eu un effet pernicieux sur l’éducation des noirs. Pearl High School a dû fermer notamment suite à l’introduction du busing. Or ce lycée était une des principales sources de fierté des noirs de la ville, un hommage à leurs architectes, à leurs ouvriers du bâtiment, un important symbole de réussite communautaire. Dans le sud, de manière générale, la déségrégation a vu le nombre de proviseurs noirs, d’administratifs noirs et d’enseignants noirs se réduire de façon alarmante. À Chicago, beaucoup de noirs ne souhaitaient pas tant la fin de la ségrégation résidentielle ou scolaire qu’une éducation de qualité identique à celle des blancs, même dans des écoles presque exclusivement noires. Là-bas, la revendication d’ « intégration » (au sens américain du terme) était davantage portée par des associations des classes moyennes noires, fidèles à Martin Luther King. À Boston enfin, la mère d’une fille de neuf ans envoya une lettre ironique de remerciement au juge Garrity, le félicitant de ce que grâce au busing, sa fille « avait pu grandir si vite » : sans ce système en effet, elle n’aurait pas assimilé, aussi vite, des expressions comme « Va te faire foutre, ta mère suce, t’as une bite / chatte noire, etc. ». Impossible de dire si cette mère pensait que les élèves de la classe de sa fille étaient infréquentables parce qu’ils étaient noirs, pauvres, mal éduqués, ou un mélange des trois. Ce qui est sûr par contre, c’est que la ségrégation scolaire -raciale et économique- n’a cessé d’empirer depuis les années 1970, à Boston comme ailleurs.

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