Au premier abord, cette suspicion peut être attisée par le titre de l’ouvrage, dont l’auteur assure pleinement le caractère problématique. Ensuite, comme Didier Fassin et Daniel Bizeul l’ont déjà fait pour la France, Justin Gest conceptualise la difficulté qu’il y a à traiter de groupes sociaux dont les idées peuvent sembler répugnantes aux chercheurs en sciences sociales, chez qui tend à prédominer l’empathie vis-à-vis de groupes stigmatisés. L’ouvrage de Justin Gest est le fruit d’un travail ethnographique de trois mois à Barking & Dagenham et de trois mois à Youngstown, soit 120 entretiens au total.

Nostalgie et chauvinisme social

Avec Bexley et Havering, Barking & Dagenham est le bourg londonien qui a voté le plus massivement en faveur du Brexit et, sans jamais mentionner le référendum, M. Gest offre des clés sociologiques, historiques et politiques décisives pour appréhender ce comportement électoral allant à l’encontre d’une capitale anglaise ayant opté sans ambiguïté pour rester dans l’Union Européenne (60%). Il y a d’abord, concrètement, la manière dont le B.N.P., pendant quelques années, a été quasiment la seule offre politique visible dans l’espace public local ; il y a aussi, a contrario, la façon dont le parti travailliste, avec Margaret Hodge, est parvenu à brillamment évincer le B.N.P du paysage politique local en 2010, et le ressentiment que cette prise de pouvoir a pu générer chez de nombreux petits blancs ne se sentant plus représentés. Ceci est d’autant plus vrai que les conseillers municipaux du B.N.P avaient brillé par leur incompétence et leur absentéisme (p. 65) et que ni le député de Barking (Margaret Hodge) ni celui de Dagenham (Jon Cruddas) n’ont élu domicile dans les circonscriptions qu’ils représentent aux Communes, une anomalie plutôt courante outre-Manche et dont l’auteur et ses enquêtés font grand cas (p. 124, p. 199).
M. Gest analyse avec finesse les ressorts du protectionnisme social (welfare chauvinism) chez les couches les plus vulnérables de Barking & Dagenham, et son lien avec une nostalgie politique partiellement mythique (p. 52-3, l’idée qu’il faudrait, pour améliorer le quartier, "turn the clock back", "make it like 50 years ago"), qui repose elle-même sur la perception d’une méritocratie britannique totalement dévoyée par l’immigration. Un constat qui est également dressé dans la ville américaine de Youngstown, symbole de la rustbelt, même s’il n’est pas exactement articulé de manière identique.

Une représentativité impossible

Un des fils conducteurs de l’ouvrage est l’interrogation suivante : pourquoi, pris dans une vulnérabilité et une précarité quasiment identiques, des individus peuvent-ils être tentés par les extrêmes politiques ou, au contraire, céder complètement à l’anomie ? Même si le croisement de méthodes quantitatives et qualitatives peut parfois être difficile à suivre, il reste que le travail de Justin Gest est particulièrement éclairant. On pense notamment à cette longue lettre (quatre pages, p. 59-63) envoyée à David Cameron par une administrée lambda (Nancy Pemberton), qui illustre la troublante et apparente porosité des frontières politiques à l’heure où le B.N.P se targue d’être « le parti travailliste de vos grands-parents ». Ou, comme le dit Gest, « Ce qui est fascinant chez les classes ouvrières blanches, c’est qu’il y a dans leur comportement social et politique très peu de différences entre un électeur du B.N.P et un électeur travailliste » (p. 63, traduction O.E.). On pense également à ce long entretien accordé par la députée Margaret Hodge à l’auteur, laquelle est extraordinairement consciente des difficultés insolubles de représentativité que posent à la fois son positionnement politique et son profil sociologique (p. 125-6).
D’autres pages sont très éclairantes : les entretiens avec des jeunes émeutiers londoniens de l’été 2011 (p. 68-69), l’analyse brillante qui est faite du refrain éculé "I’m not racist but…" (p. 72-3), la description de la fermeture définitive des pubs, ces réceptacles de la mémoire populaire (p. 47-9), c’est-à-dire autant de phénomènes ou d’évolutions qui alimentent la perception, chez les enquêtés, d’être « une simple note de bas de page dans un pays dont ils constituaient jadis le cœur du récit national » (p. 200). Dans l’analyse de Youngstown, on retiendra en particulier l’analyse qui est faite de la machine politique démocrate, qui ferait presque passer les machines de Chicago ou de New York dans l’histoire pour des gens probes : la liste des turpitudes, procès, emprisonnements au sein de l’élite locale (p. 80-1) est tout simplement ahurissante. On retiendra également la nostalgie des décennies de plein emploi dans les aciéries, qui fait rêver une partie de la population d’un nouvel Eldorado, prenant la forme du gaz de schiste par exemple. On retiendra enfin l’attitude ambiguë vis-à-vis des noirs, tantôt ‘Blacks’ dont on reconnaît l’humanité et les valeurs communes, tantôt ‘niggers’ qui saturent l’espace urbain de drogues en tous genres. Empruntant régulièrement à la psychologie sociale, Justin Gest décrit l’aporie culturelle dans laquelle les ‘petits blancs’, agrégats d’individus politiques isolés, se trouvent coincés. Avec quelques mois de recul, il apparaît nettement que les Trump, BNP et UKIP ont su instrumentaliser avec cynisme et talent de telles évolutions et perceptions au sein d’une partie des électorats britannique et américain. C’est aussi comme cela qu’il faut lire les dernières pages du livre où le mirage Trump est analysé de façon aussi stimulante qu’inquiétante.