Les policiers sont actuellement très déprimés, ils savent bien que dissocier politique de prévention et politique de répression est la chose la plus stupide qui soit en matière de sécurité. Pourtant alors que la force de sécurité s’est toujours reposée sur deux piliers que sont la police administrative et la police judiciaire, aujourd’hui celle-ci fait porter tout l’effort sur la seule police judiciaire ce qui déséquilibre évidemment l’ensemble. En 2002, le coup de grâce a été porté à l’efficacité policière. En effet par un coup de baguette magique : on a modifié totalement la mission du policier qui jusqu’alors était jugé à son aptitude à gérer la paix publique. Le « Sarkomètre », espèce de championnat de la productivité a fait reposer l’évaluation policière sur le seul nombre « d’affaires traitées ».
Pourtant malgré les critiques et les arguments pertinents développés autour de cette politique productiviste qui s’éloignait évidemment des vraies aspirations des Français en matière de sécurité et de la définition du service public, rien n’a changé depuis 15 ans.
Ainsi donc, au vu des propositions qui tournent autour d’une nouvelle police du quotidien, du traitement du renseignement et d’une potentielle nouvelle efficacité, il va falloir axer l’ensemble du travail sur une redéfinition de la mission de police, de la relation police – population et de la gestion de la ressource humaine.

Pour ma part je ne suis pas un policier déprimé, je suis même tout le contraire car j’ai le sentiment d’être efficace. Évidemment, on peut me rétorquer que ce n’est pas à moi de juger de mon efficacité mais si je m’autorise à faire allusion à mon éventuelle efficacité c’est qu’elle m’est rapportée par les administrés avec lesquels je travaille au quotidien. Si je ne suis pas déprimé je suis parfois en colère parce que, justement, si j’ai la chance de réaliser un travail reconnu en externe de l’Institution, celle-ci me snobe voire m’ignore la plupart du temps. Mon travail est peu valorisé, la plupart de mes collègues ne le connaissent pas et quand à la hiérarchie elle m’a confié cette mission parce qu’elle obéit à des notes de la direction centrale. Ainsi va la vie d’un policier atypique, Je suis donc autant reconnu hors institution que méconnu dans l’institution, ce paradoxe donne parfois lieu à des situations ubuesques mais il décrit surtout l’ampleur de la tâche qu’il faudra accomplir aux nouveaux responsables du Ministère avec à leur tête le Ministre : Il faut changer l’état d’esprit, passer de la sclérose à l’efficacité !
Pour tenir les objectifs décrits dans le programme présidentiel, il va donc falloir redéfinir la mission du policier.

Garder la paix

C’est une question qui semble stupide au vu des définitions officielles, pourtant si l’on y regarde de plus près la vraie question c’est de savoir comment s’y prendre pour « garder la paix ». Le métier de Gardien de la paix dans son intitulé est magnifique mais quelle est donc sa tâche essentielle et comment peux t on juger de l’efficience de son action ? Le gardien de la paix (au sens large) ne peut réaliser sa mission sans la population d’une part parce qu’il doit un service public à la population et surtout parce qu’il doit répondre aux vraies aspirations de sécurité de cette population. Ces dernières années la mission policière a été associée trop souvent à la mission militaire, or si je respecte les deux missions je sais d’expérience qu’elles n’ont rien de commun et que le militaire n’a pas vraiment besoin de la population pour réaliser la sienne.

La population qui souffre de la délinquance de masse est la population modeste, un vol de voiture pour un artisan ou un vol de d’argent pour une dame âgée retraitée c’est cruel, beaucoup plus que le vol de véhicules de luxe dans une concession en vue ou le spectaculaire braquage ou cambriolage. Pourtant de manière réflexe le pouvoir exécutif et la hiérarchie vont mettre des moyens pour les affaires « médiatiques » au détriment du quotidien. Ainsi au fil du temps la police généraliste qu’est la sécurité publique a été déplumée au profit des services spécialisés. C’était tellement à la mode que la police généraliste de sécurité publique s’est créée elle-même en service spécialisée, il faut simplement observer le nombre d’acronymes : CDI, SD, CI, BST etc., pour en être convaincu. Aujourd’hui il faudra donc rendre à la police généraliste, sa mission généraliste, ne pas la diriger sur des objectifs de productivité et cesser d’amputer son potentiel.
La paix publique préservée doit devenir le nouveau mode d’évaluation de la mission. La tranquillité publique importe plus que le nombre d’affaires d’initiatives et par ailleurs elle ne se réalise pas selon une corrélation entre le nombre d’affaires traitées et les faits constatés.

Trouver la bonne proximité

Un énorme travail sur la relation police – population doit être fait pour redonner une bonne efficacité à l’Institution. En plus de cette efficacité selon les quelques dispositifs existants à ce jour, il est même probable que cette efficacité se transforme en efficience.
C’est une chercheuse, Virginie Malochet, qui dans son travail de thèse avait décrit les polices municipales tout en posant une question fondamentale : quelle est la bonne proximité entre une force de sécurité et la population ?
Effectivement, encore une question qui peut apparaître comme stupide mais au fond qui selon une réponse pertinente peut répondre à la vieille équation : proximité = effectif pléthorique.
Au cours de l’histoire on perçoit que la mission de police doit se réaliser dans une objectivité sans faille pour l’intérêt général. Pour ce faire des policiers ou gendarmes trop enkystés dans un secteur local peuvent développer des accointances néfastes à l’objectivité de la mission. A contrario une force de sécurité très éloignée dans sa structure et son fonctionnement de la population est un dispositif dans lequel, se développe plus la force que la sécurité. La police du quotidien ne doit pas être une force de pacification dans les quartiers (genre de police vue pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, parfaitement décrites dans le film « la 317ème section »).
Le problème de l’Institution par rapport à la « bonne proximité » c’est qu’elle voit la proximité comme un retour en arrière dans une surveillance débonnaire et pédestre. Cette tactique de surveillance par ilot est effectivement aujourd’hui inenvisageable car trop gourmande en effectif. Cependant pour restaurer cette « bonne proximité » nous avons aujourd’hui des dispositifs qui démontrent que la proximité ne rime plus avec effectif pléthorique. Il faut donc simplement s’inspirer de ce qui fonctionne et le développer.

Le bon management

Enfin il reste un dernier point concernant cette révolution stratégique et il n’a pas été évoqué dans le programme alors qu’il apparaît comme essentiel, c’est la refondation de la gestion des ressources humaines.
Je ne veux pas entrer dans une querelle de la énième réforme des corps et des carrières mais il reste nécessaire de poser les concepts d’un management moderne. Au lieu de chercher à créer le grade de commissaire général avec un nombre d’étoiles qui correspond à la totalité de la voûte céleste ……, je crois plus opportun de redéfinir le rôle du manager moderne.
Les technologies modernes ont déjà transformé la hiérarchie classique pyramidale avec des compétences propres pour des grades intermédiaires. Aujourd’hui le manager n’est plus le sachant de toutes les problématiques du service, il doit chercher l’efficience et animer ses équipes dans le respect des compétences de chaque interlocuteur. Il devra animer plus que commander, d’autant que depuis les travaux du regretté Dominique Montjardet on sait que le commandement de la force de sécurité est relatif dans la mesure ou l’agent reçoit des injonctions qu’il réalise dans une marge de manœuvre assez large. En clair dans la voiture de patrouille le policier reste décisionnaire de son activité.
Dans ce schéma, la hiérarchie sommitale devra créer de la communication ascendante au lieu de diriger par injonctions descendantes plus ou moins pertinentes. Ceux qui connaissent le mieux la réalité policière ce sont ceux qui sont sur la voie publique et dans les services. Ils doivent donc être en capacité de réaliser un certain nombre de propositions pertinentes or pour l’heure on ne leur demande jamais leur avis. La capacité d’initiative doit être encouragée au lieu d’être censurée. L’audace paie généralement mais pas forcément sur le court terme.
Enfin, il faudra revenir à un système plus juste de rémunération non pas dans la négociation des grilles de rémunération du type lutte des classes mais en faisant disparaître cet inique système des primes indécentes versées pour les uns et pas pour les autres. Les policiers travaillent pour la justice donc ils ont une idée assez précise de la justice et notamment celle d’une juste rétribution du travail fourni.

Voilà donc la tâche à réaliser pour les nouveaux locataires de la place Beauvau. Je ne suis pas sûr que tous les candidats en aient bien conscience. Pour l’heure, ce sont les congratulations et l’essayage des nouveaux costumes avec ou sans étoiles, mais je crois qu’il faudra que rapidement les nouveaux décisionnaires se mettent au travail et ne restent pas dans une quête de tranquillité au travers d’une continuité des stratégies en cours car le désenchantement ajouté à la fatigue pourrait se révéler compliqués à gérer dans une société pour laquelle une sécurité efficace reste l’atout maître de la paix publique pour éloigner le spectre de la guerre civile.

Andy CRUPS
Officier de police

Illustration : fondation-enseignement.be