Il étudie surtout la manière dont une certaine opinion publique noire à New York (Harlem, principalement) s’est mobilisée contre la dévastation causée par la consommation et le trafic de drogue dès la fin des années 1940 en promouvant des politiques de plus en plus musclées d’internement des junkies et de répression des pushers (trafiquants), à mesure que les dégâts sociaux et humains s’accumulaient et que les lois travaillant à la réhabilitation et à la réinsertion de ces derniers prouvaient leur inefficacité, faute de budgets pour les rendre opérantes. D’ailleurs, il a même été question qu’un Ellis Island fermé depuis peu (1954) soit transformé en centre accueillant des toximanes, avant que le pouvoir new-yorkais s’inquiète des coûts générés et refuse d’accéder aux demandes en ce sens émanant d’associations d’Harlem (p. 109).

Dans son livre, Javen Fortner renvoie dos à dos deux figures très influentes qui ont écrit sur la constitution de l’État carcéral : l’une opère dans le champ militant, Michelle Alexander, auteure du très remarqué The New Jim Crow : Mass Incarceration in the Age of Coloudblindness. L’autre opère dans le champ académique : il s’agit de Loïc Wacquant. La première argue que l’histoire américaine a vu se succéder l’esclavage, la ségrégation (incarnée par Jim Crow) avant que l’incarcération de masse agisse comme arme de contrôle social et politique des noirs. Le second défend la thèse selon laquelle l’état carcéral est le produit du néo-libéralisme en ce qu’il assure un contrôle identique d’une main d’œuvre très nombreuse rendue obsolète par la désindustrialisation. Selon Alexander et Wacquant, donc, des forces structurelles (disons, racistes ou capitalistiques) ont décidé pour les noirs et à leur détriment. Or, selon Javen Fortner, ces thèses respectives sont simplistes en ce qu’elles procèdent par invisibilisation des mobilisations noires en faveur de politiques punitives impitoyables et par invisibilisation des très nombreuses victimes noires du trafic de drogue dès la fin des années 1940 (p. 12-13, p. 251-2). Dans le cas de New-York (mais l’auteur évoque aussi à l’appui de sa thèse les villes de Chicago, Washington, Atlanta, p. 158-162), c’est davantage en effet la « majorité silencieuse noire » qui s’est battue pour que des toxicomanes ou trafiquants de la même couleur qu’eux soient mis hors d’état de nuire.

Au centre de cet ouvrage finement documenté et illustré par un recours à des archives très diverses se trouve la figure de Nelson Rockefeller, gouverneur de l’État de New York de 1959 à 1973, qui a opéré un virage à 180 degrés entre la loi Metcalf-Volker (1962) et la loi à laquelle il devait donner son nom en 1973, dont une première version prévoyait l’incarcération à perpétuité des personnes ayant vendu n’importe quelle quantité de drogues « dures » (héroïne, cocaïne, mais aussi hachich !) et des personnes coupables d’avoir commis des crimes violents sous l’emprise de la drogue (p. 177-8). Malgré l’assouplissement relatif de ladite loi, Javen Fortner insiste sur l’implacabilité des conséquences de cette politique : « Comme les critiques l’avaient prédit, les lois Rockefeller sur la drogue ont débouché sur la surpopulation des prisons new-yorkaises, les ont remplies de minorités raciales, sans toutefois parvenir à faire diminuer la criminalité et la consommation de drogues » (l. 259, traduction O.E.).

« Nous » citoyens, « eux » criminels

Alors qu’ailleurs dans le pays -et pas seulement dans le sud bien sûr-, le combat pour les droits civiques fait rage, une partie des noirs de Harlem se mobilise contre le fléau de la drogue, tragédie immédiate qui se noue sous les yeux. La « question raciale » n’est pas au centre de leurs préoccupations (p. 169). Pour les militants bénéficiant d’un peu plus de recul, ce combat particulier soit est plus important que celui des droits civiques, soit il le complète logiquement, soit il est lui-même un combat pour les droits civiques. En effet, à quoi cela sert-il pour un noir d’avoir accès à un prêt bancaire pour créer son entreprise si celle-ci est cambriolée de manière répétée par des junkies ? L’auteur fait grand cas du ras-le-bol sécuritaire de cette « majorité silencieuse noire », qu’il identifie constamment aux « classes ouvrières et moyennes de Harlem », ces « citoyens » d’une « communauté » qui mettent au ban les criminels liés à la drogue. Il évoque par exemple Andrew Gainer, ce patron d’une quincaillerie cambriolée 14 fois en deux ans. Il insiste beaucoup sur les vols et violences commis contre les églises noires par des junkies « aux yeux de zombies », car ces lieux de culte sont, à New York comme ailleurs, le véritable épicentre de la vie communautaire. Le Révérend Dempsey, d’ailleurs, devait infatigablement s’opposer au monde de la drogue en martelant la nécessité de lois musclées, et en doutant ouvertement du discours expert, de la sociologie et des statistiques légitimant le biais pro-réhabilitation de décisionnaires blancs habitant loin de Harlem (p. 149-150).

L’opinion publique noire n’existe pas

On touche ici à un autre grand mérite du livre : de rappeler ou de révéler que le retour de bâton blanc (White Backlash) du milieu des années 1960 est trop souvent appréhendé de manière exagérément raciale. Les blancs des banlieues résidentielles face au spectre de la drogue ne stigmatisent pas les noirs des ghettos, mais bien davantage les mœurs permissives qui sont celles d’une époque (p. 230-1). De façon plus générale, la « majorité noire silencieuse » (expression inventée au départ par l’influent Daniel Patrick Moynihan, qui travaille notamment pour Kennedy et Nixon) partage de très nombreux points communs avec son homologue blanche : valeurs méritocratiques, importance de la famille, volonté de prendre part dans une « république de consommateurs », sans oublier une hostilité, à des degrés divers bien sûr, pour les militants noirs du Black Power qui esthétisent la violence lorsqu’ils apparaissent armés pour leurs conférences de presse (p. 163, p. 169).

En conclusion, il est inévitable que cette lecture soit déroutante : Javen Fortner évoque en introduction et en conclusion le caractère peu ragoûtant de cette contribution décisive des noirs à l’État carcéral. On aimerait pouvoir s’enthousiasmer de ce que des groupes humains subalternes aient exercé une influence décisive sur des décisions politiques importantes, mais on n’est pas ici dans un film de Capra (p. 132) : la majorité noire silencieuse a bel et bien œuvré activement pour l’incarcération de membres de sa propre communauté. Face aux ravages de la drogue, irrités par des projets de réinsertion jugés inefficaces par les premiers concernés, ces personnes ont pris part à des politiques mettant en place un État carcéral devant causer d’autres ravages encore. À l’heure de l’indispensable mouvement Black Lives Matter, le rappel de l’importance statistique des crimes de noirs contre des noirs (black-on-black crime) dans l’histoire prend toute son importance, notamment parce que, pour reprendre l’expression entendue dans la série The Wire, « ils meurent là où ça ne compte pas » (they’re dead where it doesn’t count).