La violence politique est de retour sous de nombreuses formes : le terrorisme si l’on considère que les intégristes sont des personnes qui se servent de la religion pour obtenir un pouvoir politique, l’extrémisme sous toutes ses formes porteur de radicalité violente, la corruption installée en toile de fond des dernières campagnes électorales etc. Paradoxalement, pourtant personne ne se préoccupe réellement du dispositif de Maintien de l’Ordre qui doit faire face à tous les débordements en matière d’Ordre Public. Celui-ci a pourtant été dévitalisé depuis une quinzaine d’années sous l’effet ciseau de deux paramètres dévastateurs : la prise de commande du dispositif par une hiérarchie peu accoutumée aux logiques de fonctionnement des unités et la judiciarisation de l’Ordre Public.
Dans l’histoire contemporaine de la Police Nationale, le dispositif d’Ordre Public tient son heure de gloire après le second conflit mondial. Lors des grèves insurrectionnelles et des guerres coloniales celui-ci a été conforté par une force civile les CRS qui viennent renforcer une force militaire la gendarmerie mobile. Dans l’entre-deux guerres la création de la garde mobile avait permis de réaliser un maintien de l’ordre plus en conformité avec les valeurs républicaines. Il devenait possible de manifester sans que chaque mouvement de foule ne se transforme en hécatombe. Après la guerre, les militaires ayant été très présents pendant ces années noires, il est décidé de créer sur les décombres des GMR (Groupes mobiles de réserve) trop marqués par le pouvoir de Vichy, des Compagnies Républicaines de Sécurité force civile et mobile spécialisée dans le Maintien de l’ordre.
Jusqu’aux années 1980, ce dispositif innovant était envié et copié dans nombre de pays occidentaux, pour mémoire rappelons-nous les policiers Britanniques totalement dépassé par les émeutes minières pendant la gouvernance de Madame Thatcher. A l’opposé, en France la doctrine d’emploi des Forces, était claire, lors des troubles la priorité était de rétablir l’ordre dans le respect du droit à manifester. Un Officier de CRS avait quelques années plus tard résumé cela : « Nous on fait des bosses mais pas de trous », il rappelait ainsi que si l’usage de la force était régulier il n’y avait quasiment pas de victimes en dehors des contusions diverses ce qui restait une performance à chaque fois.
Les personnels étaient donc disponibles, mobiles et entraînés, leur action devant s’opérer dans un cadre strictement républicain. D’ailleurs le législateur avait bien dissocié le maintien de l’ordre durant lequel la police judiciaire devait céder la place à la force publique (police administrative) tant il était plus important de préserver les manifestants que de relever des infractions pénales. Il ne fallait pas que l’intervention de la force publique crée un trouble supérieur à celui existant, en d’autres termes il valait mieux accepter l’idée d’une vitrine brisée ou d’une voiture qui brûle que de mettre en danger l’intégrité physique des protagonistes. Pour s’en souvenir il faut simplement reprendre les textes de lois toujours en vigueur sur la question.

Des années 80 aux années 2000, la situation de l’ordre public a perduré, le pouvoir exécutif a cherché à maintenir l’outil qui le préservait de bien des vicissitudes. Cependant pour ce qui concerne les CRS plusieurs réformes des corps et carrières auront des conséquences sur le long terme. La hiérarchie de cette force devenue une des directions actives de la police est une hiérarchie parfaitement rompue à l’exercice de la mission, les Officiers réalisent pour la plupart leur carrière dans cette force, les Commissaires dissociés du corps des Officiers depuis la réforme de 1977, sont en totalité des anciens Officiers promus, ainsi, dans un premier temps la réforme n’a pas d’effet plus tard en 1995 lorsque le corps des Officiers accueille les ex. Inspecteurs de police la restructuration devient plus problématique. Loin d’unifier les deux corps de commandement la réforme de 1995 a maintenu une césure inepte. En conséquence, aujourd’hui les Commissaires viennent faire leur mobilité dans les CRS, ils n’ont jamais encadré l’unité de base qui est la compagnie et ils viennent pour la plupart de la Sécurité publique qui revendique depuis longtemps le commandement des unités de maintien de l’ordre sachant que pour cette direction le maintien de l’ordre reste la variable d’ajustement des autres unités.
Dans ce nouvel encadrement les unités ont abandonné certaines logiques de fonctionnement qui avaient fait leur force et leur disponibilité : l’autonomie des unités, les règles d’engagement de la force etc. face à l’enjeu terroriste, on a bien doté de nouveaux équipements les CRS censés être potentiellement les premiers intervenants mais cela ne peut supplanter les méthodes classiques de fonctionnement qui ont largement fait leur preuve et reste d’actualité. Par exemple si nous ne pouvions plus disposer de 60 unités de service général il fallait en supprimer mais surtout pas diminuer les moyens incompressibles pour chaque unité.

Le deuxième paramètre qui a changé c’est la nature du maintien de l’ordre. C’est directement lié à la méconnaissance des logiques de l’ordre public. Je me souviens assez précisément de l’évolution en deux temps sous l’impulsion d’un Directeur central de la Sécurité Publique ne connaissant que l’ordre Public Parisien. En effet à Paris, si l’ordre public peut être délicat dans la gestion, sur le terrain il ne manque jamais d’effectif. La deuxième évolution majeure a été la mise en œuvre d’une logique judiciaire dans une petite ville de province sur un évènement de violence urbaine. En effet, tout d’abord à Paris puis en province dans les années 2000 les autorités du moment ont pensé qu’il fallait faire des arrestations « pour l’exemple » lors des manifestations violentes. Rappelons que jusqu’alors la technique était plutôt inverse « impressionner, user de la force le cas échéant mais ne pas faire de « prisonnier », et il y avait bien des raisons à cela. Mais désormais, pour énoncer des chiffres satisfaisant il fallait un chiffre de policiers blessés et un chiffre d’interpellation. Le problème c’est que pour faire des interpellations lors d’un mouvement de foule hostile il faut gagner en vélocité et dès lors on y perd en puissance pour l’unité constituée. Qu’à cela ne tienne, on a donné des moyens pyrotechniques supplémentaires aux intéressés mais cela n’a pas évidemment compensé la difficulté des fonctionnaires qui s’exposent à l’isolement. Par ailleurs, une fois les interpellations réalisées avec plus ou moins de pertinence car il faut que le coup de filet soit rapide ce qui rend difficile de sérier les violents des badauds, il faut conduire les interpellés et surtout les mettre à disposition d’une justice peu friande d’accueillir des justiciables interpellés sans tout le discernement nécessaire.

Enfin, il faut dès lors entreprendre la fastidieuse procédure judiciaire et apporter des preuves. D’aucuns avaient eu la brillante idée par exemple de récupérer les projectiles que recevaient les forces de sécurité pour y relever des traces ADN !
Le résultat de ces errements stratégique est aujourd’hui très inquiétant, si l’on veut bien s’en donner la peine il n’est qu’à regarder sur Internet les centaines d’heures de prises de vues sur les évènements concernant la « loi travail » de l’automne 2016. C’est assez consternant de voir régulièrement des sections isolées et harcelées ce qui se révèle être un cas de figure dangereux tant pour les policiers que pour les manifestants. Une des règles passées était de toujours laisser une échappatoire pour éviter la panique or aujourd’hui c’est l’inverse. Du côté de Lyon on peut voir régulièrement des policiers en civil équipés de casque et de jambières s’activer pour tenter des interpellations qui n’ont aucune utilité sur le plan opérationnel mais qui par contre représentent des dangers importants pour l’intégrité physique des policiers ou des manifestants.

Ainsi les violences dénoncées par nombre d’organisations sont fondées même s’il faut préciser qu’elles ne sont jamais unilatérales, elles sont seulement la logique d’une mauvaise stratégie initiée dans un contre sens absolu de l’histoire pourtant très riche du maintien de l’ordre de ce pays. En somme, si l’on considère qu’il est assez probable que nous ayons à vivre des évènements d’ampleur en matière d’ordre public, il est assez légitime de se poser des questions concernant l’organisation et la stratégie d’emploi des unités en charge du maintien de l’ordre. Dans un épisode de violences urbaines pas si lointain en 2005, les unités d’alors plus nombreuses, mieux équipées et entraînées été au bord de la rupture au bout de trois semaines environ et si les dégâts matériels ont été importants le bilan humain était acceptable au vu des niveaux de violence. Demain dans pareille configuration, je crains que les désillusions soient importantes.

Andy CRUPS
Officier de police en retraite

Photo : leparisien.fr