L’ambition, ici, est de décrypter la manière dont se déploient les critiques du communautarisme des groupes ethniques tels que les musulmans pour délégitimer leur combat pour l’égalité (p. 85-98), de poser l’absence de base empirique à la critique de communautarisme elle-même, à travers les résultats fournis par la vaste enquête ‘Trajectoires et Origines’ sur 22 000 enquêtés représentant la diversité française entre 2008 et 2009, enfin d’envisager « communautarisme » lui-même en sortant résolument du « tout-ethnique » dans lequel ce terme est sciemment emprisonné.
Dans un chapitre résumant leur travail ethnographique consistant en 240 entretiens avec des membres des classes aisées des villes de Paris, Sao Paulo et Delhi, Bruno Cousin et Jules Naudet désenclavent le terme « communautarisme » pour l’envisager en tant qu’entre-soi des riches, dont les manières de se représenter le monde, de naturaliser voire d’ethniciser les inégalités de revenu et d’envisager les notions de « mérite » et d’héritage sont très semblables par-delà les frontières nationales. De cette façon, « communautarisme » se déploie comme « une agrégation affinitaire résultant d’une volonté de côtoyer ses ‘semblables’ » (p. 59), non point comme la conséquence d’une logique urbaine discriminatoire qui vise à maintenir à distance des groupes sociaux. En clair, si le communautarisme des riches est choisi à Paris, Sao Paulo, Delhi et ailleurs, celui des minorités ethniques est le plus souvent subi, même s’il n’est pas perçu ou décrit comme tel par les politiques et les médias. Néanmoins, le communautarisme des riches étant l’illustration d’affinités exclusives d’un groupe social dont la citoyenneté et la culture nationale (française, brésilienne, indienne) n’est pas remise en cause, il n’est que très rarement -sauf dans les travaux de sociologues- perçu comme un frein à ce « vivre-ensemble » dont on nous rebat les oreilles avec une régularité qui confine au radotage. La confusion entre ségrégation subie et perception d’un communautarisme choisi rappelle des études classiques, depuis la sociologie de Chicago jusqu’aux travaux de Gordon Allport (The Nature of Prejudice) et de Norbert Elias et John Scotson (The Established and the Outsiders). Grosso modo, le schéma est toujours analogue : on exclue des minorités, ensuite on critique leur volonté de ne pas « s’intégrer ».

L’ouvrage présente différents avantages, dont l’un des principaux est d’avoir un souci constant de l’empirie, lié aux enjeux taxinomiques du terme « communautarisme » lui-même. C’est la tâche que se donne Stéphane Dufoix dans sa contribution (p. 13-25). En passant, ce dernier constate que « l’un des mots les plus honnis des responsables politiques se présentant comme des défenseurs du républicanisme à la française n’est en définitive quasiment prononcé que par eux » (p. 24). Ceci illustre le propos tenu au tout début de cette recension, et rappelle le fossé qui sépare ceux dont le métier est d’analyser le monde social de ceux dont le métier est de l’administrer. On objectera à la remarque de M. Dufoix que, par capillarité et parce que le terme « communautarisme » a six syllabes et donc « fait » scientifique, il est ordinairement utilisé, invoqué, recyclé dans les conversations quand quelqu’un veut « faire bien », dans des réunions professionnelles ou publiques, dans certains de nos conseils d’U.F.R à l’université. Parfois même, il est utilisé par les personnes dont le terme lui-même suggère la citoyenneté déficiente et la rétivité pathologique au « vivre-ensemble », ce qui manifeste une fois encore les analyses d’Abdelmalek Sayad sur la violence symbolique (et lexicale) que peuvent s’infliger sans le vouloir, sans le savoir, les groupes minorisés.

Les chapitres de Marwan Mohamed et de Patrick Simon se font écho de façon assez remarquable. L’analyse du premier est au ras du sol, et porte sur un cas à la fois très anecdotique et très emblématique de la façon dont « communautarisme » est une arme de suspicion massive pour écarter des personnes qui, dans les quartiers populaires, remettent en cause les logiques clientélaires et entament un travail de politisation des administrés. Ici, un homme de 31 ans, dont lui-même et la famille auraient pu servir de modèle d’intégration républicaine, a « fait le choix de maintenir son engagement au sein de ‘sa’ cité » et, suite à la politisation liée à sa rencontre avec son épouse, fait l’objet d’un travail d’ostracisation de la part de l’équipe municipale en place. Activant tous les leviers envisageables de la calomnie, celle-ci tombe sur la plus efficace : l’accusation de « communautarisme » qui permet de dénoncer « l’intégrisme » du personnage « sous couvert d’action associative » (p. 80). Le cas décrypté par Marwan Mohammed est un cas d’école, qui trouve sans doute des échos à travers le pays. L’homme en question est vite devenu « infréquentable aux yeux des acteurs associatifs engagés dans une politique de reconnaissance et de financement de la part des pouvoirs publics » (p. 81). La fragilité des familles locales qui sont convaincues que l’équipe du maire est capable d’améliorer leur quotidien induit une implacable frilosité collective : beaucoup en privé confient à l’homme que « c’est dégueulasse ce qui t’arrive » ou « on sait qu’ils veulent te salir » mais la précarité dans laquelle évoluent ces personnes tue dans l’œuf toute remise en cause de cette « répression à bas bruits » (Julien Talpin, p. 83) qu’incarne l’accusation de « communautarisme ».

Quant au chapitre de Patrick Simon (« Le Tigre de papier communautaire », p. 41-54), il évoque l’absence de justification empirique à la critique de communautarisme sur la base de l’enquête TeO, en plaçant la focale sur trois cercles relationnels : le quartier de résidence, le réseau amical et le choix du conjoint. De cette démonstration chirurgicale à grande échelle, on souhaite retenir quelques faits saillants : premièrement la ségrégation résidentielle, le plus souvent subie plutôt que choisie, affecte davantage les minorités visibles que les immigrés pris dans leur ensemble. Exemple : les immigrés d’Espagne, du Portugal et d’Italie vivent moins dans les zones urbaines de relégation que les Français issus des DOM. Deuxième enseignement : lorsqu’on demande aux enquêtés si les amis qu’ils ont côtoyés dans les quinze derniers jours sont de la même origine qu’eux, 50% des immigrés et 60% des descendants d’immigrés répondent négativement. La diversité du réseau d’amis est bien plus faible au sein de la population majoritaire, étant de l’ordre de 15%. Cela ne veut pas dire en soi que les «Français blancs » sont « racistes » bien sûr, mais simplement que dans de nombreuses zones résidentielles, les possibilités de fréquenter des personnes d’autres origines ne sont pas légion. On note en outre que la population majoritaire qui vit dans les quartiers populaires tisse plus facilement des réseaux amicaux au-delà de leur propre groupe. La conclusion de Patrick Simon est donc froide et sans appel : « la population majoritaire est ainsi plus ouverte à la diversité dans ces quartiers qualifiés de ‘ghettos’, tout comme les descendants d’immigrés qui y habitent » (p. 50). S’agissant à présent des mariages ou unions mixtes, ils sont en nombre important (entre 40% et 80%) au sein des groupes d’origine immigrée. P. Simon parle donc d’un « marché matrimonial relativement ouvert » (p. 53), à ceci près que l’exogamie religieuse demeure rare, non seulement chez les musulmans, mais également chez les catholiques et les « sans religion ».

On retire de cet ouvrage court quantité d’enseignements importants, sans oublier quelques questionnements et des frustrations liées sans doute au format de ce type de publication. On aimerait par exemple en savoir davantage sur les modes opératoires du communautarisme des classes ou castes aisées dans les trois villes de Paris, Sao Paulo et Delhi, les auteurs se contentant de pointer les multiples analogies dans la façon qu’ont les riches de lire le monde social. In fine, et malgré l’obstination dont font preuve des politiques et médias à utiliser ce terme, le livre offre des grilles de lecture utiles aux militants à l’échelon local et aux défenseurs d’une même égalité républicaine quelle que soient les barrières ethniques réelles ou fantasmées.