Cinquante années plus tard, Arlie Russell Hochschild a effectué une ethnographie au long cours juste à côté du Mississippi, en Louisiane, pour tenter de comprendre certains enjeux de la révolution conservatrice qui devait déboucher sur l’élection de Donald Trump en 2016. C’est de ce travail ethnographique qu’elle rend compte dans Strangers in Their Own Land: Anger and Mourning on the American Right (New York : The New Press, 2016). Au cœur de ce livre, une interrogation centrale qui demeure une énigme partielle lorsqu’on en lit les dernières pages : comment des classes ouvrières blanches peuvent-elles voter pour des candidats républicains dont les décisions, une fois au pouvoir, les fragilisent encore davantage ? Comment ces catégories d’électeurs en sont venues à considérer que le principal ennemi du pays était l’État (government), et notamment l’État fédéral, hostilité qui prend une coloration particulière dans le sud profond ? Ce paradoxe (que Russell Hochschild appelle the great paradox) est d’autant plus manifeste que, comme elle le dit : « Presque tous les défenseurs du Tea Party que j’ai interrogés soit ont bénéficié personnellement d’une aide publique importante soit ont des proches qui en ont bénéficié » (p. 11, trad. O.E.). Comme explication à cette contradiction, elle tente notamment : « L’hostilité vis-à-vis du gouvernement chez les adhérents du Tea Party en Louisiane prend trois routes : il y a leur foi religieuse (ils ont le sentiment que le gouvernement bride l’Église), leur détestation de l’impôt (les impôts sont trop élevés, et utilisés à des fins trop progressistes), enfin l’impact négatif du gouvernement sur leur sens de l’honneur » (p. 35, trad. O.E.). Leur foi religieuse n’impacte que marginalement leur sentiment vis-à-vis de Trump, qui est surtout loué pour ses qualités de chef d’entreprise (p. 229).

Enfer environnemental, paradis capitalistique

Ces faits, ces analyses, ces interrogations ont déjà été évoqués dans des écrits divers, de Thomas Frank à Theda Skocpol et Vanessa Williamson, auxquels l’auteure fait référence. Mais le principal mérite de cet ouvrage destiné à un lectorat le plus large possible (au-delà des étudiants et collègues spécialisés en sociologie et sciences politiques) est de lier la révolution conservatrice et les mobilisations locales de collectifs Tea Party à la question de l’environnement. De fait, la Louisiane, État le plus pauvre du pays derrière le Mississippi, est un scandale écologique non seulement national mais planétaire : on y compte les premiers réfugiés climatiques aidés par l’Etat fédéral, la marée noire du Golfe du Mexique (2010) a été la plus grave de toute l’histoire des États-Unis, l’extraction de gaz de schiste y est intense et on a enfoui des milliers de tonnes de toutes sortes de déchets pétrochimiques, notamment du Dichloroéthane. Dow et Union Carbine, dans la zone de Napoleonville, ont injecté presque 200 millions de litres dans des décharges souterraines. Résultat : des affaissements de terrain à grande échelle ont eu lieu à l’été et l’hiver 2012, provoquant de nombreux réfugiés, sans promesse de relogement. L’auteure parle de ce couple célébrant le Thanksgiving de 2012 dans un pressing ouvert 24h sur 24 (p. 102). Un peu partout, du méthane s’échappe des pelouses, la pêche est devenue interdite ou déconseillée, et l’impact des industries pétrochimiques sur le tourisme est considérable. Si les entreprises ne sont pas contraintes à rembourser les dégâts causés, si l’État de Louisiane ou l’État fédéral ne consentent pas à rembourser les sinistrés non plus, alors il faut que les administrés adaptent leurs habitudes de vie, d’où ce croquis (ci-contre) d’un poisson dont il est vivement déconseillé de manger de nombreuses parties (p. 111). L’impression qui ressort de certaines pages est que si la Louisiane est un paradis capitalistique où dominent l’absence de régulation environnementale et les cadeaux fiscaux pour attirer les entreprises, elle est surtout un enfer écologique où bon an mal an, les administrés acceptent « l’inévitable » en matière de pollution. On assiste en effet, sauf exceptions notables, à une vraie naturalisation de la pollution industrielle. L’idée est que « si les gens doivent faire leurs besoins, eh bien les usines aussi, ça s’appelle la pollution » (p. 166).

La promesse bidon d’un Qatar dans le Bayou

Le tour de force des multinationales pétrochimiques est de parvenir à faire croire aux élus locaux et aux administrés que la santé économique de la Louisiane est tributaire du pétrole et de tout ce qui lui est lié. D’où la manière dont on relaie des promesses d’installations d’entreprises sur le mode « Un Qatar dans le Bayou ». Or, moins de 10% des emplois de l’État dépendent de ce secteur, en 2015 le pétrole contribuait 14% des rentrées fiscales de l’État, contre 42% en 1982 (p. 74-5), et l’impact négatif du pétrole est quand à lui considérable, on l’a vu. Arlie Russell Hochschild mentionne également la discrimination raciale, sociale (et in fine politique) que constituent les choix d’implantation des usines pétrochimiques. En 2012 le sociologue Arthur O’Connor avait montré que les résidents des red states (qui votent républicain) souffrent de taux de pollution bien plus élevés que ceux des blue states (qui votent démocrate). Arlie Russell Hochschild, ici, analyse la genèse historique de tels contrastes. Dans une étude de 1984, Stephen Powell, du cabinet de consultants Cerrell Associates à Los Angeles, avait établi sur la base de questionnaires le profil type de la « personnalité la moins résistante », afin de faciliter l’implantation d’industries polluantes dans certaines communautés plus dociles que d’autres. Il en ressortait huit critères souvent corrélés : résidents de longue date dans des petites villes du sud et du Midwest, qui ne sont pas allés plus loin que le lycée (high-school educated only), qui sont catholiques, sans passé de militantisme, sans culture du militantisme dans la famille, dont l’emploi est lié à l’exploitation des ressources naturelles (mines, agriculture, élevage), conservateur, républicain, défenseur du libre-échange. En lisant ces critères on obtient une sorte de portrait-robot du sinistré de Louisiane analysé dans le livre, à ceci près que les référents raciaux n’entrent pas en compte (la Louisiane compte 32% de noirs selon le recensement de 2010, la plus grande proportion du pays après le Mississippi, qui en compte 37%).

Un personnage a priori ordinaire domine ce livre : Lee Sherman. Né à Seattle, l’homme est à l’image des catégories de déclassés des classes moyennes inférieures ou des classes ouvrières qui claironnent leur caractère méritant (deserving), et qui font face à la raréfaction et la précarisation de l’emploi depuis la fin des années 1960. Soit dit en passant, depuis cette décennie, le nombre de personnes ayant cessé de chercher un emploi aux États-Unis a tout simplement triplé (p. 141). L’emploi de Lee Sherman, pendant des années, consistait à déverser secrètement, la nuit, des tonnes de déchets toxiques de diverses entreprises dans le Bayou louisianais, avant qu’il décide de se retourner contre ses ex-employeurs ayant détruit les paysages, l’écosystème et une partie de sa propre santé, avant de le licencier sans ménagement. L’auteure évoque cette scène mémorable où lors d’une réunion très houleuse avec le gouverneur de Louisiane, les intérêts pétroliers et les pêcheurs de crabes, de fruits de mer et de poisson, Sherman a sidéré tout le monde en criant à la cantonade le rôle qui fut le sien, en toute illégalité et discrétion, pendant de longues années. Sherman est un des très rares électeurs conservateurs à placer infatigablement les multinationales devant leurs responsabilités environnementales. Car, et c’est un des multiples paradoxes étudiés dans ce livre, la mémoire glorieuse des paysages du sud profond repose presque exclusivement sur les épaules de fonctionnaires consciencieux de l’Environmental Protection Agency (p. 51), des « gens du nord », donc, considérés comme des intrus et des mêle-tout par ceux-là mêmes qui pourraient profiter de législations plus contraignantes.