La réponse gouvernementale au scandale est à la hauteur de son impéritie passée même si elle est sympathique : supposer qu’on puisse faire faire par l’Éducation Nationale une sorte de visite de détection pour tous les écoliers de France, près de 7 millions, ce qui supposerait 7 millions d’heures disponibles pour des professionnels aguerris quand la médecine scolaire est naufragée et les infirmières scolaires une catégorie professionnelle rare … qui n’ont jamais ou rarement été formées à ces questions. Et si on croit qu’on va aider ces professionnels débordés avec un « vade-mecum » comme bien d’annoncer le ministre (1)… on continue dans l’illusionnisme.
Mieux que rien est de revenir sur une disposition refusée par ce même gouvernement en 2018 (loi Schiappa), à savoir de créer une présomption irréfragable de non consentement en dessous d’une certain seuil d’âge, et notamment avant 18 ans pour ce qui est de l’inceste. Il faut croire que ce qui était annoncé d’avance comme anticonstitutionnel ne l’est plus depuis qu’un ancien avocat dirige le ministère de la justice. Tant mieux pour les futures victimes.
Mais les chiffres avancés à partir des enquêtes de victimisation à savoir 1 fille sur 5, 1 garçon sur 13 qui seraient victimes d’inceste ne sont pas un scoop. Ces chiffres sont connus depuis longtemps, répétés à longueur de rapport et d’articles dans des revues scientifiques, de publications de l’OMS, de l’Observatoire National de la Protection de l’Enfance etc. En réalité l’inceste est documenté scientifiquement depuis le 19ème siècle : que la classe politique, scientifique, médicale, la grande armée des psy se regardent en face. Nous savons tout cela depuis longtemps, cette épidémiologie terrifiante, ce silence des familles, et l’impuissance de la justice. Merci aux grands médias de faire aujourd’hui des pages sur cette affaire mais ils pourraient en faire tous les jours … ou un peu plus souvent, car les rôles des cours d’assises sont remplis au 4 /5ème de ces affaires dites « de mœurs » qui sont surtout des affaires « de famille ».
Assez d’hypocrisie : tout le monde sait que notre société ne traite pas comme il le faudrait cette question de l’inceste, et tout le monde sait que cela ne changera ni demain ni plus tard. Presque tous les 10 ans un scandale quelconque vient faire dire « l’inceste n’est plus tabou ». Il ne l’a jamais été à l’époque moderne, puisque le Dr Ambroise Tardieu en parlait déjà en 1867 en examinant des petites victimes de viol … il est simplement tu et incompris dans ses causes comme le sont toutes les formes de maltraitances dans l’enfance (sur ce sujet voir mon livre La haine de l’enfant, 2020). Régulièrement les chercheurs et praticiens ont attiré l’attention sur cette omerta et sur la complexité du problème, en vain car tous les gouvernements n’ont réagi qu’à l’émotion du public.

La solution d’en appeler à la répression infinie (l’imprescriptibilité) comme le demande certaines associations, ce qui est respectable car la douleur est infinie, est juridiquement monstrueux de confusion et inefficace. La justice classe parce qu’il y a heureusement en démocratie des règles pour entrer en voie de condamnation et que condamner sur « parole contre parole » est un risque même si ce n’est pas impossible : la justice fait avec ce qu’on lui donne. Les souvenirs retrouvés tardivement cela existe et il faut tenter d’aider ceux à qui cela arrive, mais on remarquera qu’à l’instar des protagonistes de quelques histoires médiatisées récemment la plupart des personnes victimes d’inceste n’ont jamais oublié.
Ayant été longtemps expert judiciaire l’auteur de ces lignes a rencontré des femmes ayant attendu la limite de la prescription pour se plaindre d’inceste et si parfois certaines circonstances restent floues - ce qui gêne la procédure judiciaire – l’oubli n’était jamais le motif de ce silence tenu longtemps. L’omerta familiale (2) relève d’enjeux psychiques complexes et malgré les discours simplificateurs ou militants la loi, si parfaite soit-elle, n’y pourra rien.
Contrairement à d’autres je ne crois pas inutile qu’Adrien Taquet installe une commission « Inceste » : il faut faire l’inventaire sans faux-semblant de la situation française, inventaire qui n’existe pas, et qui doit en plus de rassembler des paroles de victimes, être anthropologique, juridique, psychologique, thérapeutique etc. et tenter à partir de là de fabriquer une stratégie face à cette question, stratégie qui n’a jamais existé. Avant de se précipiter pour réduire autant que faire se peut un crime plurimillénaire, on peut réfléchir un peu.
Et surtout un peu de bon sens ne nuit pas : s’il y a entre 4 et 5 millions de victimes d’inceste, ce qui est en effet possible et probable (mais mérite plus qu’une étude par sondage), est-il pensable que ce sera la justice, même surarmée en moyens (on peut rêver…), sur-formée à la détection et à la sanction juste et efficace, qui va résoudre ce problème ? Car 4 millions de victimes suppose presqu’autant d’agresseurs : ne seraient-ils qu’1 million, que va-t-on faire ? Les associations et certains psy militants réclament des peines plus lourdes donc plus longues : imagine-t-on 1 million de procès fournissant 1 millions de prisonniers en France ? …. On les met où ? combien de personnes faut-il mobiliser pour les encadrer ? pour quoi faire et comment ?

Sait-on combien de thérapeutes nous disposons en France qui soient formés à l’inceste ? Formés ! pas seulement titulaires d’un diplôme de psychiatre ou de psychologue. Formés c’est-à dire ayant passé au moins 100h (et non pas 2 ou 3) à étudier cette problématique sur laquelle il existe des milliers d’articles et de livres dans des disciplines allant de l’anthropologie au droit en passant par la sociologie, la médecine, la psychologie…. Il faut plus que 2 h pour en assimiler une synthèse, outre d’apprendre les techniques d’écoute et de prise en charge. De toute façon on ne sait même pas qui est compétent ou pas pour traiter l’inceste (NB : écrivant cette remarque l’auteur de ces lignes ne s’arroge pas le droit pour autant de se ranger parmi les compétents).
Car il s’agit de « traiter » pas de lancer des leurres hypocrites qui désespèrent plus qu’ils n’apportent de solutions. Et c’est précisément ce que devrait faire la commission imaginée par M. Taquet. Il a nommé M. E. Durand pour la présider après la démission de Mme Guigou choix qui n’était pas absurde : elle est la ministre qui avait introduit en 1998 le premier texte de loi sur l’audition des enfants victimes d’abus sexuel pour que l’on fasse moins d’erreurs et qu’on les entende mieux. Le texte était fondé mais a été et est encore mal respecté, quant au reste de sa loi sur la prise en charge des auteurs elle souffre d’un manque dramatique de moyens (comme toute la santé mentale en France) et de formations exigibles pour les professionnels qui se coltinent ces prises en charge. Comme quoi il ne suffit pas d’une bonne loi pour faire changer la réalité. Les victimes – et l’auteur de ces lignes en a beaucoup rencontré dans sa carrière – ne se taisent pas sans raisons, même si ces raisons ne sont pas les « bonne raisons » au regard des donneurs de leçons. C’est une douleur infinie au-delà même de l’effraction sexuelle proprement dite d’être victime d’inceste, mais si c’est à ce point indicible c’est que la victime n’a pas envie de devenir en plus orpheline : tant de familles se déchirent, se dispersent, prennent parti contre celui/celle qui a parlé. Que croyez-vous ? cela se sait et se parle dans les collèges, entre ados. Tout comme dans les milieux professionnels la dénonciation d’un prédateur qui valait et vaut encore ostracisme et destruction de sa carrière, la révélation familiale est une bombe à fragmentation. J’ai rencontré bien des jeunes se rétractant pour ne pas se retrouver seuls sans soutien familial, voire s’accusant eux-mêmes d’avoir cherché et consenti (3), faisant s’écrouler une procédure judiciaire. Pourtant nul ne peut consentir à l’inceste, et même ceux qui le disent s’aperçoivent un jour qu’il s’agit là d’une illusion, d’un effet traumatique, bien commode pour ceux qui y ont intérêt. Il y a eu et il y a tant de famille dans lesquelles la révélation d’un inceste réveille tous les autres qui ont été commis soit à la génération précédente soit chez les collatéraux, et force le verrou d’un silence que d’autres victimes pensaient protecteur et dont il/elles ne veulent pas sortir pour préserver ce qu’elles ont pu construire. La résilience – puisque c’est le terme à la mode – ne se décrète pas, et ne vient pas l’injonction même des « psys » » : les victimes d’inceste ont été privées par leur agresseur de la liberté de construire leur développement au regard de leur propre besoin fondamental d’humanisation. Nous n’avons pas à leur imposer notre savoir et nos injonctions à « parler et se soigner » « parler cela fait du bien », « le procès c’est utile pour faire son deuil » (de sa vie ?), toutes ces tartes à la crème qui se transforment en boulets (4). C’est douloureux de parler : un procès où l’on déshabille la vie des auteurs comme des victimes, les questions sur la sexualité, le comment, le pourquoi…. c’est indécent, ravageur, tragique, en tout cas dur, très dur, dépressiogène à en mourir vraiment ou psychiquement. Il faut n’avoir jamais entendu et suivi des ados ou adultes ayant été victimes d’inceste pour ne pas savoir que ces injonctions sont autant de couches d’angoisse remises sur le trauma. Les victimes ont besoin qu’on leur propose des lieux, des personnes ressources, des parcours judiciaires adaptés (nos procédures judiciaires ont été pensées pour des adultes pas pour des enfants) ouvertes, d’où l’on peut se retirer, quitte à revenir, sans être mal jugé ou disqualifié, car les innocents ont besoin avant tout de la liberté psychique dont les a privé leur agresseur, ce que ne permet pas les injonctions dont elles sont l’objet.

Les victimes ont aussi le droit à la présomption d’innocence…. Et l’on sait que la procédure et les habitudes des cours de justice, des défenseurs, ne s’y prêtent pas : relisez les archives médiatiques de certains procès et ce qu’ont entendu les victimes toujours un peu soupçonnées de n’avoir pas été si opposées à ce qu’on leur a fait. S’il y a une loi à prendre d’urgence c’est donc une loi de procédure, car ces lois-là elles sont appliquées.
C’est pourquoi si nous professionnels dans nos cénacles et publications savantes nous pouvons en effet tenter de faire bouger les choses, si nous pouvons par nos actions faire en sorte que plus de policiers, psy, travailleurs sociaux avocats, magistrats etc. soient formés, si nous pouvons et devons analyser les dysfonctionnements et batailler sans relâche pour améliorer la culture de la bientraitance et de l’écoute, nous ne sommes pas là pour parler à la place des innocents et aux innocents avec des discours hypocrites :
Non on ne pourra jamais mettre en prison tous les auteurs d’inceste, et ce n’est pas la solution, même si ceux qui se font condamner le mérite.
Non on n’empêchera pas la perpétuation de ce crime généalogique vieux comme l’humanité et qu’aucune société ne tolère, mais n’a pour autant pu empêcher : « Prétendre éradiquer le problème de l’inceste est non seulement une sorte d’utopie mais peut-être une façon d’en nier la nature, ce qui serait le premier obstacle pour le prévenir », écrivait A. Crivillé (en 1989). La justice ne peut et ne pourra faire des procès que pour l’exemple : pour juger 4 millions d’affaires il faudrait mobiliser la moitié de la population française ….
Non les lois sur la violence sexuelle ne peuvent en aucun cas être suffisantes et confondues avec le crime d’inceste : l’inceste n’est pas d’essence biologique et d’ailleurs la loi française de 2018 en se référant au code civil sur les interdits de mariage met bien l’enfant biologique au même rang que l’enfant adopté face à ce crime. L’inceste est un crime spécifique qui n’est pas que sexuel, il est une attaque contre la filiation, il est crime contre l’humanisation raison pour laquelle il se répand de générations en générations, et il concerne tout le groupe familial qu’il ait été ou non victime ou acteur de l’inceste.
Oui une société peut cesser de faire silence et éduquer ses enfants à ne pas céder à « la confusion de langage entre l’adulte et l’enfant » (Ferenczi, 1932 !). La violence émotionnelle précède le passage à l’acte car l’abus d’amour peut être un crime moral et c’est par là que se construit le crime sexuel.

Hypocrite est notre société, ses dirigeant et ses « sachants » qui font semblant de découvrir l’ampleur de la question : soit ils masquent leur ignorance abyssale, soit ils savent très bien que si nous échouons à simplement parler de l’inceste c’est parce que nous ne savons que le sanctionner, peu, et sans efficacité. Mais ils n’iront pas pour autant donner quelques moyens que ce soit pour former correctement des professionnels qui sauront parler de cela aux enfants et aux familles. Ils n’auront pas le courage d’inclure enfin fermement, sans tenir compte des criailleries hypocrites et culs-bénis, l’éducation sexuelle et morale à l’école ce qu’on échoue à faire depuis la circulaire Fontanet de… 1975. L’école est le seul lieu où l’enfant va obligatoirement sans sa famille, c’est donc le seul lieu où, quand on vit dans une famille incestueuse, on peut entendre que ce n’est pas « normal » comme le croit bien des enfants victimes qui se taisent, et donc en parler. Ce n’est pas compliqué à comprendre et pour le coup il n’est pas utile de réunir une commission : il suffit de faire appliquer les textes sur l’éducation affective et sexuelle sans aucune dérogation possible, et sans langue de bois. Bien sur il faudrait former les enseignants etc. mais il vaut mieux compter sur la force de la parole que sur les effets d’un kit de formation. Les innocents ont besoin du respect, de leur silence quand il est silence, de leur parole quand elle est parole. Ils n’ont pas besoin d’être culpabilisés par les injonctions des psy, des autorités religieuses ou des politiques, quand ils disent n’avoir pas confiance en une justice démunie et débordée. Ils/elles savent que ce qui combat la déshumanisation qu’elles ont subi c’est leur humanité, c’est la vie, c’est la transmission par la prise de parole qui leur convient quand elle leur convient. Le système judiciaire peut y aider mais il ne vaut que ce que vaut la société et ses dirigeants, élu-e-s, haut-fonctionnaires, directeur/trices et président(e)s des organismes de formation. La surdité hypocrite vient d’en haut : pour ceux qui en doutaient quelques femmes courageuses viennent de dévoiler la conspiration des silences qui donne la victoire à l’Inceste.

Jean-Luc VIAUX et docteur en psychologie, professeur des Universités honoraire, psychologue Expert honoraire près la Cour d'Appel de Rouen. Il a été Directeur du Laboratoire PRIS « clinique & société » et Doyen de la Faculté des Sciences de l’Homme et de la Société (Université de Rouen). Depuis Enfance en Justice (1992) J-L Viaux a consacré l’essentiel de ses travaux à ses travaux à l’expertise notamment celles des enfants victimes et aux enfants maltraités et famille en difficultés (dernier en date : La haine de l’enfant Dunod, 2020). Depuis les années 90, il a écrit et enseigné la question de l’Inceste parmi d’autres sujets de criminologie clinique aussi bien à l’Université, qu’à l’ENM pendant quelques années, et actuellement pour le CRIAVS de Picardie et l’EPP. Contact : jlviaux@lesnids.fr

Notes

(1) Communiqué de presse du 24/02/21 de MM Blanquer et Taquet.
(2) Cf. J-L Viaux, « L'inceste des mères », Revue Internationale de Criminologie et de Police Scientifique, 2002 :4, p. 432-445.
(3) J-L Viaux « Inceste et consentement : un oxymore », Dialogue, 2021/1 (Eres).
(4) « En parler ! le trauma de l'enfant victime à l'épreuve de l'injonction », Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 2019, 67, 5-6, p. 243-246.