Alors que la France est donc un pays où la quasi-totalité de la population vit en sécurité, le thème de l’insécurité se classe pourtant quatrième préoccupation « tout à fait prioritaire » pour les Français 6. Comment expliquer un tel gouffre entre la réalité tangible et les représentations ?

La réponse est à chercher non pas dans ce que les Français vivent, mais dans ce que les journaux télévisés leur montrent. L’INA a ainsi constaté que le nombre de sujets qu’ils consacrent aux faits-divers (meurtres, cambriolages, rixes entre bandes, enlèvements d’enfants…) a doublé de 2003 à 2012. Presque toutes les grandes chaînes, privées comme publiques, posent ce problème de « fait-diversion » de l’actualité, avec deux cas extrêmes opposés : d’un côté les « JT » d’Arte sont les seuls d’une grande chaîne à s’abstenir d’accumuler les faits divers ; de l’autre, M6 au contraire est allée jusqu’à leur consacrer quasiment 10% de son offre d’information 7.

Le problème fondamental n’est donc pas un « sentiment d’insécurité » des Français, qui seraient victimes en quelque sorte d’une hallucination collective. Le problème est plutôt le gigantesque « effet de loupe » médiatique sur les faits divers les plus spectaculaires et les plus atroces, dans un contexte concurrentiel de course à l’audience sensationnaliste et de surenchère politicienne. Ce matraquage conduit les Français, qui se fondent sur ce qu’on leur montre du reste de la société, à supposer à tort que la France serait à feu et à sang, tout en n’étant eux-mêmes victimes d’aucune délinquance ni criminalité dans leur vie quotidienne. Ils supposent alors logiquement que cela doit être vrai pour les autres et sont incités à penser que cela risque de le devenir un jour pour eux.

Or, ce biais cognitif (l’effet de loupe médiatique) et son instrumentalisation politique ont des conséquences extrêmement dangereuses pour notre démocratie et pour nos libertés fondamentales. Ils conduisent des millions de Français, sur la base de la spectaculaire insécurité des journaux télévisés, à réclamer des politiques de plus en plus sécuritaires, c’est-à-dire par essence de moins en moins protectrices des droits et libertés les plus élémentaires. Cela conduit des dirigeants politiques, pour répondre à cette attente, à épouser des thèses de plus en plus extrémistes : Xavier Bertrand, candidat putatif de la droite à la prochaine présidentielle, parle d’une France Orange médiatique, titre d’un essai d’extrême droite ; M. Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, parle d’« ensauvagement », un concept d’extrême droite également, aux relents racistes évidents ; parallèlement, la majorité des Français est à présent favorable au rétablissement de la peine de mort 8.

A l’approche des élections présidentielle et législatives, la question de la responsabilité collective des rédactions des grands médias audiovisuels doit donc être calmement mais résolument soulevée. Il faudrait sans doute simplement qu’elles adoptent le modèle déontologique d’Arte, qui refuse depuis des années, quoi qu’il en coûte en termes d’audience, de laisser les faits-divers envahir ses « JT » d’une façon totalement disproportionnée par rapport à l’insécurité réelle dans le pays. C’est une question éthique cruciale, et à l’aune de laquelle ces rédactions seront jugées par la postérité.

Par Thomas Guénolé (politologue à l'Université Paris-Est Créteil) et Laurent Mucchielli (sociologue au CNRS).

Tribune publiée dans l'Humanité.

Notes :
1 Interstats, Analyse n°32, janvier 2021.
2 Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, Note n°39, 2019.
3 https://www.sudouest.fr/politique/gerald-darmanin/onze-policiers-et-gendarmes-sont-morts-dans-l-exercice-de-leurs-fonctions-en-2020-selon-darmanin-1581713.php
4 C’est-à-dire un peu moins de 250 000 ETP (équivalents temps plein).
5 Insee Références, édition 2020, Fiches, Qualité de vie, page 269.
6 Ifop, « Les enjeux saillants à un an de l’élection présidentielle », Avril 2021.
7 INA Stat n°20, Juin 2013.
8 Sondage Ipsos-Steria pour Le Monde, septembre 2020.